Episode 1 : une petite leçon
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Episode 1 : une petite leçon


Tous aux abris ! Le DRHache se lâche sur Cadremploi.fr. Derrière ce pseudonyme se cache un vrai DRH qui sévit dans une institution financière. Cette semaine, il rencontre une candidate et donne une petite leçon. Caustique, cruel mais vertueux. A sa manière.

La jeune Russe est sagement assise sur le mauvais cuir du canapé noir qui orne l'entrée de l'immeuble. Sa tête ovale aux traits fins est surmontée d'une chevelure rousse flamboyante, qui fait ressortir ses yeux verts au milieu de l'extrême pâleur de son visage. Elle se lève vivement lorsque le recruteur lui dit bonjour, et tend une petite main nerveuse mais ferme et sèche (plutôt un bon point, la main molle et moite coûte trente points).

Elle le suit dans le dédale des portes magnétiques, s'immobilise dans le bureau et, petit détail inhabituel, demande si elle peut accrocher sa veste au portemanteau du recruteur, qui se trouve de l'autre coté de sa table peu rangée. Surpris et légèrement déstabilisé, il accepte et elle va tranquillement poser sa pelure à coté de l'autre, au lieu de la mettre sur le dossier de sa chaise comme tout bon candidat qui tente désespérément de se faire oublier en minimisant l'occupation de l'espace.

Le recruteur se sent particulièrement en forme ce matin-là. Adouci et inconsciemment émoustillé comme à chaque fois qu'il est devant une plutôt jolie fille, il s'apprête à faire son numéro, sortir la grande scène du huit pour voir ce qu'elle a dans le ventre. Recruteur depuis quelques années, il s'est glissé sans s'en apercevoir dans la peau d'un grand fauve dominant.

A force d'expliquer à des jeunes diplômés qu'ils vont faire l'un des métiers les plus difficiles de l'univers financier (la fusion acquisition en l'occurrence), et d'être celui qui décide de leur sort, il s'est positionné comme un démiurge à la petite semaine et aime à ressentir la volonté de plaire chez les brebis qui se jettent en pâture dans son bureau et font semblant d'avoir envie de bosser tous les jours jusqu'à 3 heures du matin histoire d'accélérer la fin de leur jeunesse.

Quand le candidat est une jolie candidate, il a beau s'en défendre, il se sent encore plus confortable, et le sirupeux complexe de supériorité inhérent à sa fonction prend toute son importance. Il se voit doté d'un imperium de fait qui le satisfait benoîtement.

La candidate présente son parcours de l'excellence en quelques phrases concises : issue de la meilleure université de Moscou, elle est arrivée en France il y a trois ans, a appris le Français et intégré Science Po...

Pendant qu'il l'écoute, le recruteur ne peut s'empêcher de remarquer les plaques rouges qui se forment lentement sur le cou de la jeune fille, phénomène assez courant. Ces taches qui ressemblent à des contours géographiques finissent par se rejoindre. Pendant qu'il observe cette dérive accélérée des continents de l'angoisse, il se conforte dans sa position et réfléchit au moyen de calmer ce perdreau de l'année, car bientôt l'entier de la gorge de la malheureuse est écarlate, son visage tout blanc est donc entièrement entouré d'un halo rouge, entre le cou et le cheveu. On a peur qu'elle prenne feu, voire que ça ne soit déjà fait.

Il attribue cela au stress et au manque de confiance en soi, ce qui en l'occurrence provoquera par la suite une bonne remise en cause de ses capacités empathiques.

Lorsqu'elle a fini son laïus, il attaque le plat de résistance : la motivation.

« Vous savez, chez nous, il faut vraiment avoir envie de venir, cot cot cot, c'est très enrichissant mais très dur, pas à la portée de n'importe qui, il faut vraiment avoir la petite flamme ( merde elle va vraiment prendre feu), Moui vous comprenez, les horaires, l'exigence des patrons, la crème de la crème, pour en arriver la ils sont habitués à la perfection il faut savoir gérer l'urgence, la rigueur voila le maître mot et ça me fait tellement kiffer de vous sortir tout ça d'un ton docte etc etc etc. mais il faut y croire quand votre PC plante à minuit et demi et qu'il faut tout recommencer mon petit. »

La jeune fille regarde Gallus Gallus et d'un air calme dit :

« Alors si c'est comme ça, je pense que ça ne m'intéresse pas et que je vais partir. »

Essayons de faire un listing des mots, émotions, interjections qui passent par la tête de notre recruteur :

« hein quoi pardon comment putain c'est moi qui commence à rougir où est passé mon mojo j'ai du mal entendre elle a dû se tromper de phrase j'ai chaud et maintenant qu'est ce que je fais c'est pas dans le manuel. »

Il tente vaguement de se composer une tête présentable et balance un pathétique

« Mais on a un test technique de connaissances comptables et financières, vous ne voulez même pas essayer de le faire ? »

Donc là, c'est officiel, le rapport de force s'est inversé.

Essayant de se reprendre, le malheureux essuie un nouveau refus, et finit par demander pourquoi elle est venue, dans ce cas là.

« Eh bien je pensais qu'avec le crise, il y avait moins d'activité et que les horaires étaient un peu moins délirants, mais si ça n'est pas le cas, pas d'interrrrêt (elle est Russe). »

Et là, elle se lève, va décrocher son manteau derrière le bureau du recruteur et s'en va.

Il la suit jusqu'à la porte comme un caniche, elle se retourne rapidement, dit merci et disparaît au coin de la rue.

Respect pour le vent des steppes.



Commentaires

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Vos réactions
  • Mjos
    Très intéressant. J'en profite pour dire que "le chroniqueur" a vraiment une excellente plume: c'est bien écrit, c'est drôle, tout en étant instructif! Un plaisir à lire...

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  • Marc
    Le recruteur en question est tout sauf un professionnel du recrutement. Cette attitude dominatrice, cette absence de considération pour la candidate sont contraire à l'éthique du métier. Le pouvoir de négociation des candidats est réel, dès lors que leurs compétences sont pertinentes pour l'entreprise. Cette arrogance n'a pas de sens.

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  • Goullin Pierre Fran
    Excellent. Un entretien superficiel qui reste dans la transaction, et qui appelle une approche personnaliste de fond, avec un véritable accueil de l'autre (d'un côté comme de l'autre).

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  • sylvia
    J'en conclus que pour obtenir un poste à responsabilité on doit dans un premier temps le refuser en se justifiant par quelques critiques ???
    Bon alors à tester ???
    Lors d'une entretient on m'a récemment reproché d'être une forte tête alors comment faire on critique ou on valorise le poste pour lequel on postule ?

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  • DUVERT
    EVIDEMMENT ! il ne faut pas perdre de vue que le candidat fait également un choix et qu'en réalité le recruteur doit aussi se vendre et vendre son entreprise ; la séduction est donc à double sens et "on n'a pas l'occasion de faire une seconde première bonne impression" c'est valable dans les deux sens aussi et c'est l'expérience qui nous le démontre.

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  • MOJO JOJO
    A vouloir a tout prix déstabiliser, tel est pris qui croyait prendre. Depuis quand le rôle d'un DRH est-il de déstabiliser. S'attacher aux motivations et à l'adéquation homme/emploi/ profil demandé serait plus humain.
    Je pense que l'on oublie facilement l'humain de nos jours.

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  • sophie
    Quoi! c'est quoi ces commentaires !!
    Enfin quelqu'un qui ne s'aplatit pas, sous prétexte de crise et de chômage!
    C'est vrai, à force de crier que tout est dur et patati et patata, finalement l'employé, au lieu d'être un collaborateur, devient une simple force de travail sans aucune considération.
    Alors moi je dit "chapeau bas, et merci pour tous les autres qui n'ont pas osé mais qui l'ont pensé très fort.

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  • Agium
    S'agit-il d'une fiction, d'une réalité isolée, ou les DRH en général sont-il tant au service et à l'écoute de leur ego?
    Si c'est le cas ca fait peur!

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  • savy
    Comportement habituel et général des drh diplômés, mais incompétent. Celui ci a abordé le sujet comme un produit et non pas comme un professionnel à insérer dans l entreprise et n a pas su faire ressortir la motivation du sujet à s'insérer.
    Conclusion, il vient de faire perdre une source d exploitations financière pour l'entreprise.

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  • ufo76
    Je dis bravo à cette jeune russe! En France on apprend aux candidats d'être hypocrites, de dire qu'ils rêvent de ce job alors que ce n'est pas le cas. Voilà une candidate qui sait ce qu'elle vaut et surtout ce qu'elle veut ! Cela me fait sourire car moi-même originaire de l'EST. Je suis moi aussi parti comme ça d'un entretien, après avoir entendu la description du poste, j'ai dit "Ecoutez, vu comment cela se passe, ça ne m'intéresse pas". Non à l'hypocrisie. Au moins c'est clair et les deux parties ne perdent pas leur temps.

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