Episode 20 : "Elle"
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Episode 20 : "Elle"


Le DRHache est caustique mais il sait tendre l'oreille. « J'en peux plus d'elle ». Quand un complice masculin vient se plaindre dans son bureau, il écoute. Mais quand le garçon part en vrille et déverse sa bile sur sa boss, il dit halte. Pas tout à fait comme on l'imagine.

Alban débarque dans mon bureau quasiment à l'improviste. J'ai toujours eu un peu de mal à le cerner, il fait partie de ces gens pas encore vieux mais plus tout à fait jeunes, qui ne savent pas s'ils doivent se positionner comme des seniors (14 ans de maison, respectez mon passé) ou comme des fers de lance (encore 28 ans à tirer, j'ai un incroyable potentiel, admirez mon futur). Alban, que je connais depuis 6 ans, est très exactement au milieu de ce no man's land et je sais qu'il a donné récemment des signes d'insatisfaction à sa patronne, je me doute donc bien qu'il ne vient pas me voir pour beurrer des sandwichs.


Nous avons établi au fil des ans une communication de proximité, une sorte de « parler vrai » auquel on finit par se laisser aller en entreprise lorsque le lien de confiance est jugé suffisamment solide. Cette semi-complicité est devenue un tantinet dégénérative, il est de bon ton de glisser un ou deux mots à la limite de la vulgarité dans une phrase, comme des potaches qui se font plaisir en disant merde.


Je vais, dans le quart d'heure qui suit, mesurer une bonne partie des problèmes que génère une trop forte complicité, masculine en l'occurrence, dans les relations professionnelles.

« J'en peux plus d'elle »

Mon Dieu.
En toute sincérité je me demande s'il parle de sa femme ou de sa boss. Mais il est à cran, c'est visible. Pas de gants. Pas de nuances, et on sent qu'on va bientôt attaquer le marché aux poissons de la place Clichy. D'ailleurs ça ne loupe pas, le voila qui part en vrille sur sa boss (ouf ). Les noms d'oiseaux volent bas et seule l'irréprochable qualité de la ligne éditoriale de cadremploi m'empêche de reproduire ici son langage fleuri et ses qualificatifs très imagés.

Très inacceptables également pour un DRH.

Me voici dans l'inconfortable position de devoir calmer, voire refroidir un cadre très énervé, et qui compte bien sur une pseudo solidarité masculine pour s'épancher tout son saoul. Mon sourire de connivence fait donc place à un visage de marbre, je prends la voix de Vincent Price dans Thriller et le regard de Bela Lugosi dans La marque du vampire, et je dis :

« Je te demande de rester professionnel »

Je peux lire dans son regard la déception, la peur, puis un très léger mépris. Je m'en nourris un peu pour continuer à maintenir la distance, prends quelques secondes pour dire « je te rends service, si tu parles comme ça de ta boss à ton RH, cela revient à donner ta démission ».

Effet réussi, Alban est calmé.

N'étant pas un abruti, il va ensuite décaler la discussion sur un champ inconfortable : "Elle n'est en poste que parce qu'elle est une femme, elle est incompétente mais profite de la discrimination positive."


Pendant qu'il parle je réfléchis.


1 Ce qu'il dit est partiellement vrai, elle n'est pas très performante à son poste actuel, et le fait d'être une femme, si pénalisant au début de votre vie professionnelle peut s'avérer très vertueux au bout de 20 ans lorsque vous êtes cadre sup, puisque vous faites partie d'une minorité préservée, un peu comme les pandas. Laissons aux femmes le droit d'être incompétentes à un moment de leur vie professionnelle, sinon elles ne vont jamais arriver à combler le gap.


2 Je subodore des petits problèmes d'Alban en particulier avec la gente féminine, je pense qu'il a quelques comptes à régler avec sa maman, et qu'il ferait bien de s'en occuper ailleurs que dans mon bureau.


3 Ma marge d'action est très faible, je ne vais pouvoir que conseiller, expliquer et influencer les choix à venir, et servir de déversoir de ses émotions le cas échéant.

La seule chose d'à peu près intelligente que j'ai trouvé à lui dire, c'est

« Mets-toi en mobilité dans six mois, et cherche un poste avec un boss... masculin. »

 



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