Episode 45 : un homme s'en va
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Episode 45 : un homme s'en va


Il incarnait à merveille l'ADN de l'entreprise. Coupé net dans son ascension, Pierre quitte, par la petite porte, la société dans laquelle il s'était tant investi, après 35 années de bons et loyaux services. Le DRHache revient cette semaine sur un enterrement de première classe.

Avec lui partent un bon nombre de valeurs propres à l'entreprise d'hier, celle qui traitait assez mal ses petits employés mais garantissait les carrières en échange d'une fidélité presque mystique. Pierre a passé sa vie chez nous.

D'une nature compassée, c'est un homme intègre et posé, dont la sérénité cache aussi une force de décision et un grand recul sur les choses. Pierre a fait une grande carrière dans le groupe, et s'est vu fauché en pleine gloire il y à dix ans par le Président.

Pierre était à l'époque responsable d'un grand territoire asiatique que le Président voyait d'un mauvais œil car il y faisait beau, et les locaux ne semblaient pas travailler 14 heures par jour. Les résultats étaient stables mais faibles, et tout cela manquait de tonus.

Lors d'un des rares voyages du président en Asie, Pierre se retrouva assis à coté de lui lors d'un dîner de gala. Pour faire un bon mot, Pierre glissa entre la poire et le dessert que la meilleure affaire réalisée par le groupe était certainement l'achat de la maison dans laquelle il vivait avec sa famille.

Maladroit, concédons-le, lorsqu'on sait que le groupe est implanté dans ce pays depuis plus de 100 ans.

Le Président se leva et quitta la table, des glaçons au bout des doigts, de la braise dans les yeux et un citron dans la bouche. Pierre reçut un mois après l'instruction de fermer la moitié de la boutique en un an. Il n'obéit pas, car ici se trouve la limite de ce grand garçon : la rigidité. Tel un cheval de la nuit, Pierre se cabra devant la lumière managériale, quitte à y laisser sa carrière.

En toute logique, son contrat d'expatriation ne fut pas renouvelé un an après et il fut savamment placardisé au fond d'un étang bancaire, ou il put se nourrir de couleuvres mais pas beaucoup plus. Grand amateur de belles lettres, il pratiqua malgré lui la peau de chagrin au quotidien et se fit tailler un costume dont il ne reste que le slip dix ans après.

Un jour, il en a assez, et demande à partir. Comme Hollywood l'a fait à Charlie Chaplin 30 ans après l'avoir jeté dehors comme une déjection de mouche, nous voyons alors tous les arthritiques qui nous dirigent se lever afin de saluer une dernière fois ce monsieur d'hier qui part dignement. Parmi eux, Benito, mon boss préféré, est particulièrement sensible au parcours sans tache de Pierre, et aux valeurs qu'il représente.

Il me demande alors d'aller chercher dans le dossier de Pierre des éléments pour le discours de départ

Quels trésors !

J'ai réalisé en une heure de lecture comment la fusion de deux mondes aussi différents que les deux banques dont nous sommes issus était partie de loin. La première était un club où la reconnaissance, la camaraderie et le respect passaient par la rémunération : vous étiez identifié à partir du moment où vous touchiez des « tantièmes » (j'adore ce mot). Les désavantages de ce système, c'était une possible dérive mercenariale qui vous faisait facilement quitter le groupe si la concurrence payait mieux, et un élitisme des rémunérations. Le coté positif, c'était la capacité à prendre des décisions difficiles plus froidement et plus rapidement.

Chez la seconde, la mystique passait beaucoup plus par l'émotion : vous entriez là comme au couvent, et la grande famille vous pressait le citron en vous nourrissant d'idéal. Cela donnait des générations de missionnaires, dont la seule longévité pouvait dans le pire des cas justifier de leur présence, au détriment de toute aptitude à exercer leurs responsabilités du moment, et dans le meilleur leur donner une foi à déplacer les montagnes. Pardonnez cette irruption dans la vie de quelqu'un, mais je dois copier ici mot à mot un passage de l'appréciation annuel de Pierre par son supérieur hiérarchique de l'époque

« J'ai pu observer en 35 ans de banque que peu réunissent la qualité voulues qui doivent être toutes au Rendez Vous : compétence, lucidité, sang froid, organisation, relations humaines, goût du risque, sens du futur et discipline. Car vous êtes très discipliné (on dirait un discours de Malraux). Vous savez faire valoir tous vos arguments, passionnément souvent, mais vous vous conformez invariablement aux instructions quand elles sont arrêtées. Vous avez même l'élégance de les adopter en les exécutant. Vous savez tenir votre hiérarchie informée et solliciter un avis en cas de doute. Je vous crois satisfait d'exercer des pouvoirs mais pas jaloux de votre autorité. Cela explique pourquoi tant de gens ont plaisir à travailler avec vous ou pour vous, moi le premier. Vous aimez notre institution dont vous êtes un moine soldat, mais un moine qui a gagné ses galons de supérieur et un soldat qui veut de vraies batailles (...) mais je m'adresse ici davantage à notre direction générale à qui je fais parvenir une copie de cette lettre »

Magique.

Dangereux, mais magique.

Quelques temps après je reçois le mot de départ de Pierre, qui ne pardonnera peut être pas si il lit un jour ces lignes, de les avoir recopiées sans son autorisation. Qu'il soit bien convaincu que c'est plutôt un hommage.

« Chers amis, Après 35 ans passés dans notre banque, je vais la quitter dans les jours qui viennent. Je ne me suis pas trompé dans mon choix, Cette banque a bien satisfait tous mes objectifs : des responsabilités réelles, surtout au travers d'une série de postes à l'étranger, des aventures et des défis, la camaraderie de tous ceux qui comme moi, ont la fierté d'appartenir à ce groupe, enfin le bonheur d'avoir travaillé pour des gens exceptionnels. Je suis très reconnaissant à ceux qui m'ont aidé à tous les niveaux et qui ont partagé ce long parcours. Je n'oublie pas non plus nos clients, source d'intérêts renouvelés, et de connaissances acquises dans tant de domaines ! Il y a eu de très, très bons moments ... Cela devenait, ces dernières années, un peu moins stimulant, et une sortie légèrement anticipée, en bons termes avec la banque, me semblait préférable. Cette décision est d'autant plus motivée, qu'ayant essaimé au gré de nos affectations nos enfants à l'autre bout du monde, nous désirions avec ma moitié, être plus libres de voyager, libres aussi d'envisager de nouveaux engagements, cette fois plus humanistes. J'espère que j'aurai l'occasion de vous revoir, dans la vie ou, qui sait, dans des réunions d'anciens combattants quand vous m'aurez rejoint, pour évoquer ensemble nos bons souvenirs, et surtout la richesse de nos nouvelles vies. »

J'avoue être sous le charme de ces tournures surannées révélatrices d'une grande sérénité de l'esprit, et il est vrai que les beaux diplômes, les gros bonus, le top down et le bottom up, le management et les working group focus sur les process streamlinés et les cinq milliard d'Euros de revenu qui vont avec c'est bien. Mais l'émotion ça n'était pas mal non plus, si ça permet de finir sa carrière ainsi.

 

 



Commentaires

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Vos réactions
  • Isabelle
    Quelle émotion! Cette lettre montre une grande qualité d'âme et fait écho à mon expérience. Je viens de me mettre en disponibilité suite à un burn out. Je dérange, je préfère partir droite en accord avec moi même, que de devenir un autre moi. Nos valeurs profondes sont une richesse qu'il faut savoir écouter et partager.

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  • Bob
    L\'entreprise c\'est ce que chacun en fait. Ceux qui utilisent les autres pour leur propre gloire et leur portefeuille...mourrons seuls, abandonnés voir désespérés d\'avoir tant misé sur le fric, l\'orgueil et le pouvoir.
    Ceux qui comme ce Grand Monsieur, laissent une trace dans les esprits et les coeurs, ont gagné bien plus que l\'argent : un pas vers l\'éternel présent.
    NON il n\'y a pas de fatalité. Savoir être intelligent, souple, adapté aux circonstance. Savoir écouter et savoir peser. Mais rester fidèle à soi même. Qui sont les égotistes ambitieux ? Personnes : des robots ou des images, pas toujours des humains. Malgré le dégoût qu\'inspire lâcheté, irresponsabilité, inconscience voire machiavélisme, NE JAMAIS PERDRE SA DIGNITE, c\'est le bien plus précieux.
    ** signé un chasseur de tête toujours bluffé par les gens courageux et eux-même

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  • Jean-Philippe Cathelin
    Cette lecture est désespérante pour nous qui prônons \"le plaisir et le travail en bonne intelligence\".

    D\'autant que nous venons d\'assister (à l\'autre bout de la ligne hiérarchique, c\'est-à-dire au sommet) au départ d\'un excellent DRH du CAC 40. Ca existe, nous l\'avons rencontré ! Il plaçait le H de humain sur le devant de ses préoccupations.

    A quand un monde qui préserve l\'humain dans l\'entreprise, un espace en voie de disparition ?

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  • Ivanne S
    Ah, quelle classe !
    Cette lettre de départ est parfaite.
    Les entreprises écrasent un peu trop souvent d\'excellents collaborateurs. Quel gâchis !

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