Episode 54 : cafteurs contre tricheurs
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Episode 54 : cafteurs contre tricheurs


Il est des pays où la délation est moins grave que le mensonge. Pas en France, semble-t-il, où les lettres anonymes à la Kommandantur restent ancrées dans les mémoires. Cette semaine le DRHache se demande quel serait notre comportement si le boss nous demandait de dénoncer un collègue de bureau.

 

Lors d'un petit séjour aux Etats-Unis afin de remettre sur les rails une scolarité bancale, l'une de mes proches avait eu la surprise de se voir contrainte à un serment sur la bible garantissant qu'elle ne tricherait pas aux examens.


Vaguement religieuse mais habituée à un environnement laïc, elle avait dû tendre ses petits doigts sur le cuir incrusté d'or pour dire que non, elle ne tricherait pas, même s'il n'y avait pas de surveillant dans la salle, puisque c'est ainsi que ça marche là-bas. Elle avait été partagée entre un sentiment inconfortable de pression institutionnelle sur des sujets qu'elle considérait comme très personnels, et un agacement face à la stupidité du processus. ll semblait partir du principe que tout le monde était croyant et se sentirait de fait lié par un serment sur un livre sacré.


Elle fut à la fois rassurée et épouvantée par le second serment, toujours sur la bible, qu'on lui demanda alors de proférer : qu'elle s'engage à dénoncer aux autorités de l'école toute personne qu'elle surprendrait en train de tricher.


Rassurée parce que, aussi ignoble que puisse sembler le procédé, il était certainement plus efficace qu'un simple serment personnel, et que donc non, les Américains n'étaient pas les crétins naïfs qu'on voulait bien croire. Epouvantée car le principe même de la délation la renvoyait aux instincts les plus vils, et accessoirement aux heures les plus sombres de l'histoire de son propre pays. Ce qui semblait normal aux US était, pour une Française, un cruel rappel des lettres anonymes à la Kommandantur, et le petit Gregory faisait des remous dans la Vologne intérieure de cette farouche partisane du système D, de l'évasion fiscale et des appels de phare lorsqu'on a croisé un radar.


Elle jura sur le bon livre, et ne dénonça évidement jamais personne, invoquant le fait qu'elle n'était pas bien sûre lorsqu'elle voyait son voisin de devant avec le Gaffiot sur les genoux en contrôle de latin. La délation, ignominie culturelle à nos yeux, n'est donc, semble-t-il, pas si mal vue dans d'autres pays démocratiques. Et là où nous vomissons les cafteurs, eux ont les tricheurs en horreur et trouvent de leur devoir de citoyen de mettre fin à des pratiques malhonnêtes s'ils en sont les témoins.


Un autre de mes proches à récemment été confronté à un problème du même ordre dans un cadre professionnel.
En entreprise, puissante mécanique aux rouages aiguisés, pour ne pas dire effilés, il est difficile de sortir quelqu'un. Notre époque tend vers l'individualisme forcené, et quoi que les adeptes paranoïaques de la théorie du complot veuillent en penser, l'individu est plutôt bien traité, dieu merci mille fois mieux qu'il y a 100 ans en tous cas.


Le contrat à durée indéterminé, si difficile à obtenir, est en revanche aisé à briser du coté de l'individu : une lettre non motivée, un préavis, et hop c'est fait. Du côté de l'employeur, c'est beaucoup (et de plus en) plus compliqué.

Il faut motiver.
Il y a les prud'hommes.
Il faut des erreurs, des fautes, de l'insuffisance, même dans les licenciements de complaisance le droit est ainsi fait qu'il faille envoyer une lettre d'insulte à son collaborateur pour qu'il puisse justifier de son chômage.


Mais souvent, la complaisance est absente, reste la colère, la haine et la tension.
Et l'employeur, pour construire son dossier, va demander aux collaborateurs toujours en poste d'écrire des lettres expliquant combien le coupable est coupable. Des pièces au dossier, comme on dit.

Si votre boss vous demandait de balancer votre ancien voisin de bureau en écrivant une petite lettre au tribunal, voisin qui n'est plus là de toutes façons, et qui objectivement se la coulait un peu trop douce, vous le feriez, vous ? Petite nuance dans la question : vous refuseriez de le faire ?

 



Commentaires

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Vos réactions
  • Lola
    Ma chef m'a déjà demandé, à plusieurs reprises, de rédiger des mails à son intention, dénonçant l'incompétence et la fainéantise de son adjoint (par ailleurs, mon chef également !) Bien que je n'aime ni l'un ni l'autre, jamais je n'ai cédé. Je me méfie bien trop des écrits pour accuser qui que ce soit, même le dernier des nuls. Qu'ils se bouffent le nez entre eux... ça m'amuse de les regarder...

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  • Laura
    Grosse problématique... Pas toujours évident, je pense que ca dépend beaucoup du contexte... Jamais je ne pourrais faire ce que le commentaire précédent évoque, ou dénoncer des gens qui trichent aux exams.
    Mais une fois, après une longue nuit de doute, je me suis décidée à dire à la responsable du magasin où je travaillais que j\'avais surprise ma collègue avec des articles du magasin dans son sac alors que nous fermions toutes les deux le magasin.

    C\'etait un petit magasin de lingerie, et il est tout à fait courant, dans le prêt à porter, de se montrer son sac ouvert entre collègues lorsque nous quittons le magasin.
    On est censé le faire spontannément, et refuser de le faire peut évidemment être mal vu.
    Il faut savoir que dans une boutique, la confiance est primordiale. On peut dérober trois sortes de choses :
    des articles
    des espèces (piquer dans la caisse, quoi...)
    des effets personnels à ses collègues, puisque les vestiaires séparés et fermés à clef n\'existe que rarement.
    A titre d\'exemple, si des espèces ne sont pas présentes dans la caisse quand on la compte en fin de journée, cela peut être pour plusieurs raisons : une erreur de caisse ou de rendu de monnaie, tout simplement. Dans ce cas, ce n\'est pas la confiance en l\'honnêteté qui est mise en doute, mais en nos capacités d\'attention. la conséquence reste la même, il manque de l\'argent, et il faut souvent le justifier auprès du siège, à moins que toutes celles qui ont participé à l\'encaissement ne se cotise pour remplacer l\'argent (puisqu\'on ne sait pas toujours qui a fait l\'erreur).
    Dans d\'autres cas, il peut être assez évident que de l\'argent a été dérobé. Je vous laisse imaginer l\'ambiance, puisque, là encore, il est fréquent que plusieurs personnes puissent être potentiellement coupables.
    Autre exemple : la tentation peut être grande de dérober en douce certains articles. ce n\'est pas très compliqué. Mais il y a deux fois par an, ou plus, une opération qui s\'appelle un inventaire. On y voit la liste complète, des bretelles fantaisies de soutien gorge à 2 euros à la guépière haut de gamme, des articles manquants, c\'est à dire non encaissés mais non présents (on appelle ca la démarque inconnue). Jusqu\'à un certain taux, 1 à 2 %, on peut raisonnablement estimer que le vol des clientes y est pour beaucoup, ainsi que la perte d\'article - ca arrive. Quand ca situe bien au dela, 5 % par exemple, voire 10, le patron peut commencer légitimement à avoir des doutes sur l\'honnêteté de ses vendeuses et vendeurs.
    Dans ce cas, soit il va constater que subitement avec l\'arrivée récente de untelle, coincident augmentation du taux de démarque inconnue et d\' \"erreurs\" de caisses... et il va penser que c\'est probablement elle (ce qui peut très bien ne pas être le cas !)... soit ses soupcons vont se porter sur l\'ensemble du personnel. Il peut très bien procéder à des licenciements (qui seront injustifiés, mais que toutes n\'auront pas l\'energie de porter aux prud\'hommes).
    C\'est pourquoi les vendeurs et vendeuses voleurs, particulièrement dans les petites structures, 6 ou 7 employés, souvent moins de dix, sont souvent très mal vus, car ca rejaillit aussi sur les autres collègues (et comme je l\'ai souligné, on peut aussi craindre pour nos effets perso).
    En ce qui concerne ma décision d\'en parler à ma responsable dans l\'affaire que j\'évoque, elle a été motivée par plusieurs raisons. 200 euros avaient mystérieusement disparu deux semaines avant. On avait retrouvé plusieurs fois des articles sans antivol cachés sous la caisse. Et surtout, j\'ai considéré que ce n\'était pas à moi de prendre une décision, sachant que ma responsable avait déjà des soupcons sur cette collègue concernant les 200 euros (c\'est une somme énorme pour un magasin).
    Donc j\'en ai parlé, et elle a été priée de démissionnée (pas de plainte). J\'ai eu aussi moins d\'état d\'âme que si ca avait été une mère de famille avec des enfants.. là c\'était une nana de 20 ans qui vivait chez ses parents... j\'avoue ne pas avoir eu d\'énormes remords. Mais encore une fois, ca dépend du contexte, et là, personne ne m\'avait demandé de la surveiller. La triche aux exams, pour évoquer le contenu de la chronique, ca ne me pénalise pas. On a pas à me demander de surveiller les autres participants. Sans même rentrer dans des questions de morale, je dirais que c\'est pas mon job. Par contre quand le comportement d\'une de mes collègue sans scrupule peut faire étendre le soupcon de mon employeur sur moi, là je pense qu\'on ne parle peut être plus de délation au sens péjoratif du terme. Le débat reste ouvert, évidemment, et chacun fait selon sa conscience.

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  • Isabelle
    Cela me rappelle de sales heures dans la boîte où je travaille, avec un boss faisant pression pour obtenir des témoignages en vue de \"dégommer\" un collègue et néanmoins copain. Ce que j\'en retiens, c\'est qu\'il ne faisait pas cette demande à tout le monde, et surtout pas aux représentants du personnel, bien sûr ! Quant aux motivations, plus ou moins claires ( ! ) qui poussent certains à rentrer dans ce jeu pour le moins pervers... C\'est sûr qu\'une personne seule avec des enfants peut craindre de perdre son job si elle refuse. Ou que d\'aucuns trouvent ainsi un moyen simple de régler des désaccords. Mais quand on a mis le bras dans l\'engrenage ... sans parler des retours de bâton.
    Sinon, merci pour cette chronique, que j\'attends avec un appétit vorace toutes les semaines.

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