"S'il le faut, j'irai jusqu'en Cassation" : Tatiana annonce sa grossesse à son nouvel employeur, il met fin à sa période d'essai 5 jours plus tard
Le vendredi 18 novembre 2022, à 18 heures, Tatiana pousse la porte du bureau du président de sa nouvelle entreprise, spécialisée dans l’événementiel. Elle vient tout juste de prendre son poste de responsable administrative et financière. Ce soir-là, elle souhaite simplement lui annoncer une nouvelle personnelle : elle est enceinte de son troisième enfant. Face à elle, le dirigeant se montre rassurant et lui promet que “des solutions” seront trouvées. Cinq jours plus tard pourtant, la jeune cadre est convoquée dans ce même bureau. Sur la table, un seul document l’attend : la rupture de sa période d’essai.
Lorsqu’elle est recrutée dans cette entreprise, Tatiana n’est pas en recherche active d'un nouveau poste. Depuis plusieurs années, elle travaille dans une entreprise spécialisée dans la location de matériel, où elle occupe déjà un poste de responsable administrative et financière (RAF). Mais en juillet 2022, le chasseur de têtes d'un cabinet de recrutement la contacte pour lui proposer un nouveau défi : une création de poste de RAF en CDI dans une société en pleine croissance, prévoyant de recruter une centaine de personnes sur deux mois. “J’aime être à la genèse des projets, construire, mettre en place, piloter”, raconte-t-elle. Après quatre entretiens, elle reçoit une proposition d’embauche détaillée. Convaincue, elle démissionne le 4 août 2022.
Quelques semaines plus tard, en septembre, elle découvre qu’elle est enceinte. “Au moment de l’embauche, je ne l'étais pas encore, explique-t-elle. J’ai décidé d’attendre d’intégrer l’entreprise pour l’annoncer.” Lorsqu’elle prend finalement son poste, le 16 novembre, sa grossesse est déjà visible. Pendant ses deux premiers jours de travail, rien ne semble poser problème. Elle participe à de longues réunions de préparation, échange avec les équipes et va même acheter son ordinateur professionnel à la Fnac avec la carte bancaire de l’entreprise. “Je me sentais attendue et bien intégrée”, se souvient-elle.
Deux jours plus tard, le vendredi soir, lors de son entretien avec le président, l’annonce de sa grossesse est accueillie avec bienveillance. “Il m’a dit qu’ils allaient s’adapter, réfléchir à des solutions, voir ce qu’ils pouvaient mettre en place.” Tatiana ressort rassurée et passe “un excellent week-end”. Le lundi et le mardi suivants se déroulent normalement. Puis, le mercredi 23 novembre, au matin, tout bascule : la jeune femme est convoquée par le dirigeant.
“Quand je suis entrée dans le bureau, la table était vide, avec simplement un document posé dessus”, raconte-t-elle. Le président, accompagné du directeur administratif et financier ainsi que d’un prestataire externe, lui explique que certaines compétences lui manquent pour assurer son travail, notamment dans les relations avec les banques. “En cinq jours ouvrés, il est pratiquement impossible d’évaluer réellement les compétences d’une cadre. Pour moi, c’était un motif de façade”, affirme-t-elle. À 12 h 05, elle quitte définitivement les locaux.
Pour son avocate, Me Julie Sandor, le dossier soulève de sérieuses interrogations. “En principe, la rupture d’une période d’essai est libre. En revanche, elle ne peut pas être discriminatoire”, rappelle-t-elle. Une position renforcée par une récente décision de la Cour de cassation, rendue le 25 mars 2026, qui renverse la charge de la preuve en cas de contentieux lié à la maternité en période d'essai. “Lorsqu’une salariée informe son employeur de sa grossesse, la charge de la preuve repose désormais sur l’employeur. C’est donc à lui de démontrer que la rupture est liée aux compétences professionnelles et non à la grossesse”, explique l’avocate.
Dans ce dossier, Me Julie Sandor estime que la chronologie fragilise fortement l’argumentaire de l’employeur. “On parle d’une cadre recrutée après avoir été chassée, dans le cadre d’une création de poste. Elle venait à peine de commencer ses missions. Dans ces conditions, il sera très difficile de soutenir que la rupture repose réellement sur des insuffisances professionnelles.”
Après plusieurs mois marqués par sa grossesse, son congé maternité puis une période de chômage, Tatiana finit par réintégrer son ancien poste en 2023. Pour son avocate, les conséquences auraient pu être dramatiques. “Elle s’est retrouvée sans emploi alors qu’elle attendait un enfant et qu'elle occupait un poste stable depuis des années. Retrouver un poste en étant enceinte ou juste après une grossesse peut être particulièrement compliqué”, souligne Me Julie Sandor.
Tatiana a finalement décidé d’engager une procédure prud’hommale en 2026, soutenue par le Défenseur des droits. “Ce n’est pas une question d’argent. Je veux que les choses changent pour les autres femmes”, insiste-t-elle. Une audience de conciliation est prévue en novembre 2026. Déterminée, elle ne compte pas s’arrêter là : “Mon but est d’obtenir une jurisprudence. S’il le faut, j’irai jusqu’en Cassation”, prévient-elle.