Amélie Favre Guittet : « Avec la crise, je vois de plus en plus de "slasheurs" »

Aurélie Tachot

INTERVIEW – Les confinements successifs ont fait cogiter les cadres. Et la crise du Covid-19 accélère leurs envies de reconversion professionnelle, observe Amélie Favre Guittet, spécialiste de l’accompagnement vers l’emploi, qui réagit à la dernière étude Cadremploi*. Poussés par la quête de sens, ils pourraient même être de plus en plus nombreux à mener plusieurs vies professionnelles en parallèle, estime cette influenceuse emploi et RH.

Amélie Favre Guittet, présidente du cabinet de conseils Talent Management Groupe

Amélie Favre Guittet : « Avec la crise, je vois de plus en plus de "slasheurs" »
Amélie Favre Guittet, présidente du cabinet de conseils Talent Management Groupe

Les cadres se posent aujourd’hui des questions qu’ils différaient avant la crise

Cadremploi : 83 % des cadres interrogés par Cadremploi* pensent à la reconversion professionnelle. Comment expliquez-vous ce plébiscite alors que le contexte actuel n’est pas propice à la prise de risques ?

Amélie Favre Guittet : Ce pourcentage ne m’étonne pas ! Déjà parce que les cadres ont toujours formulé l’idée de changer de vie professionnelle, sans forcément sauter le pas. Ensuite parce que la crise sanitaire les encourage à le faire. Depuis plusieurs années, nous vivons dans un climat anxiogène. Les médias ne cessent de ne nous rappeler que la France, comme les autres pays du monde, vont mal. Avant la crise du Covid-19, nous avons vécu des grèves à répétition, le mouvement des Gilets Jaunes... 

Quelques mots sur Amélie Favre Guittet

Elle se qualifie elle-même d’« entremetteuse RH ». En 20 ans d'activité, Amélie Favre Guittet a créé plusieurs structures qui font le lien entre les entreprises et les candidats. Dans le giron du groupe Talent Management Groupe qu’elle préside, on trouve entre autres le cabinet Madircom qui aide les entreprises à recruter, son agence Pimp My Career qui accompagne les jeunes vers l’emploi, tandis que son association Boost Me Up favorise l’employabilité des seniors.

Les cadres s’interrogent sur le sens de leur travail, sur leur adéquation avec les valeurs de leur entreprise, sur la relation qu’ils entretiennent avec leur manager, sur l’intérêt de leurs missions...
Amélie Favre Guittet, présidente de Talent Management Group

Résultat : les cadres n’ont pas le moral et se posent plus de questions qu’avant. Poussés par la quête de sens, déclenchée par la crise, les cadres s’interrogent sur le sens de leur travail, sur leur adéquation avec les valeurs de leur entreprise, sur la relation qu’ils entretiennent avec leur manager, sur l’intérêt de leurs missions... Bref, ils réalisent un travail d’introspection, qu’ils n’auraient pas mené si le contexte avait été plus enthousiasmant. Ils ne le retardent plus. Ce phénomène touche également les plus jeunes, qui n’attendent plus le milieu de leur carrière pour changer de voie.

La baisse d’activité permet aux cadres de se former

Parmi les cadres qui sont passés à l’acte, 37 % l’ont fait au cours des derniers mois, pendant la crise. Est-ce vraiment le bon moment pour se reconvertir ?

Amélie Favre Guittet : Il n’y a pas de bon ou de mauvais moment pour se reconvertir. Mais, d’une manière générale, la crise n’est pas forcément incompatible avec le souhait de se reconvertir. Un cadre qui souhaiterait se reconvertir dans le digital n’a aucun intérêt à attendre par exemple. Les cadres peuvent, par ailleurs, profiter d’une baisse d’activité générale de leur entreprise pour se former, se constituer un réseau dans leur futur métier, tester le marché...

La période actuelle est propice à l’acquisition de nouvelles compétences

Le gouvernement encourage les salariés qui sont au chômage partiel à suivre des formations en activant leur CPF. Cela montre bien que la période actuelle est propice à l’acquisition de nouvelles compétences. Pour sécuriser leur reconversion, je recommande aux salariés de tester leur futur métier afin de savoir s’il correspond bien à l’image qu’ils en ont, par le biais du dispositif de « Période de Mise en Situation en Milieu Professionnel » (PMSMP), proposé par Pôle emploi et l’Apec. Car l’un des facteurs d’échec, dans le cadre d’une reconversion, est de ne pas avoir suffisamment réfléchi à son projet.

Le « slashing » facilite la reconversion

Selon l’étude, 65 % des cadres reconvertis le referaient sans hésiter. Les reconversions professionnelles pourraient-elles devenir plus systématiques à l’avenir ?

Amélie Favre Guittet : Oui, d’autant que la crise sanitaire n’est pas terminée et pourrait continuer de susciter de nouvelles envies professionnelles chez les cadres. Nous assistons ainsi à la montée en puissance des « slashers », c’est-à-dire des personnes qui souhaitent avoir plusieurs vies professionnelles en même temps. Aux États-Unis, il n’est pas rare de voir des travailleurs mener deux voire trois métiers en parallèle, y compris pendant la retraite. Cette tendance, couplée avec celle du temps partagé, qui progresse fortement, pourraient rendre plus accessible l’envie de se reconvertir dans l’une ou l’autre des activités exercées. Cela suppose toutefois que les entreprises aient l’esprit ouvert sur ces sujets, c’est-à-dire qu’elles acceptent que leurs salariés ne leur appartiennent pas, qu’ils puissent mener d’autres missions en parallèle. Celles qui doivent aujourd’hui réaliser des plans de sauvegarde de l’emploi, du fait de la crise sanitaire, ont tout intérêt à accompagner leurs collaborateurs dans ce sens. C’est une opportunité intéressante de les aider à mener leurs projets de reconversion et de leur dégager du temps pour « l’après ».

* Sondage mené en ligne auprès des bases opt-in Cadremploi du 12 au 15 mars 2021 – 1803 répondants.

Aurélie Tachot
Aurélie Tachot

Après avoir occupé le poste de rédactrice en chef d’ExclusiveRH.com (entre autres), je travaille désormais à mon compte. Pour Cadremploi, je contribue à la rubrique Actualités via des enquêtes, des interviews ou des analyses sur les évolutions du monde du travail, sans jamais oublier l'angle du digital.

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