Changer de vie : ils ont renoncé à arrêter de travailler

Publié le 19 mai 2020 Manuelle Bermann

TEMOIGNAGES – « Je ne fais que bosser, à quoi bon, et si je faisais une pause… » La période que nous traversons actuellement incite certains cadres à se questionner. Mais aussi à envisager de changer radicalement de vie en s’arrêtant de travailler. Choix pérenne ou besoin ponctuel ? Pour vous inspirer, la rédaction a recueilli le témoignage de deux cadres. Après quelques années d’arrêt qu’elles croyaient définitif, elles ont choisi de reprendre le chemin du bureau. Des témoignages empreints d’une grande sincérité et d’un rapport au travail apaisé.
Changer de vie : ils ont renoncé à arrêter de travailler
  1. Laetitia, 33 ans : « Ce qui m’a manqué quand j’ai arrêté de travailler, c’est la liberté »
  2. Marion, 36 ans : « J’ai compris que le travail était une source indispensable à mon bien-être »

Laetitia, 33 ans : « Ce qui m’a manqué quand j’ai arrêté de travailler, c’est la liberté »

Nous sommes en 2013. Laetitia, 33 ans, quitte son poste de juriste dans l’industrie après trois années de bons et loyaux services. Quelques mois plus tard, elle attend des jumeaux et s’apprête à suivre son mari à Singapour. Dès son arrivée sur l’île, la trentenaire cherche un emploi, inscrit ses enfants à la crèche…puis décide de ne pas reprendre d’activité, alors qu’un poste dans un cabinet d’avocat coté lui tendait les bras. Un choix sur lequel elle reviendra deux ans plus tard. Elle travaille aujourd’hui dans une étude notariale.

Cadremploi : Pourquoi avoir soudainement décidé d’arrêter de travailler ?

Laetitia : « Mon mari se déplaçait beaucoup, j’avais trois enfants en bas âge. J’avais, surtout, des projets artistiques que je voulais mener à bien. A mon arrivée à Singapour, j’ai intégré un groupe de peintres chinois. Ils peignaient dans la rue. J’ai adoré l’idée et me suis rapidement prise au jeu. Quelques mois plus tard, j’ai écrit un livre que j’ai auto-illustré. J’y racontais mon expérience en tant que femme d’expatrié. »

Qu’est-ce qui vous a le plus manqué pendant cette période où vous n’étiez plus en poste ?

L : La liberté ! Beaucoup de cadres en exercice rêvent de se débarrasser des contraintes du salariat. J’ai eu le sentiment inverse très rapidement. Le travail, pour moi, c’est la liberté. Liberté de mettre mes compétences au service des clients et de l’entreprise, d'avoir une vie sociale riche. Je n’avais pas conscience de m’accomplir via le travail. Coincée à la maison, malgré mes projets personnels, je ne me sentais pas libre, mais assaillie par des contraintes de toutes sortes au travers desquelles je n’existais pas. »

Et la perte de votre indépendance financière, comment l’avez-vous vécue ?  

L : Cela m’a beaucoup pesé. Je ne me sentais plus considérée comme un individu à part entière, mais comme une pièce rapportée, irrémédiablement dépendante de celui qui gagnait de l’argent. Mon mari n’exprimait pas les choses de cette façon. La société, en revanche, me renvoyait cette perception de moi que je ne supportais pas.

Quels plaisirs avez-vous retrouvé lors de votre (re)prise de poste ?

L : La reconnaissance et l’indépendance. Le fait d’être, de nouveau, jugée sur mes capacités professionnelles est une vraie source de satisfaction. Sans job en entreprise, j’étais perçue en tant qu'épouse, ou par le prisme de mes enfants. Etre de nouveau évaluée sur mon savoir-faire, et plus uniquement sur mon savoir-être ou mon rôle de mère est un bonheur presque salvateur.

Me sentir de nouveau utile à « l’autre que je ne connais pas » est un sentiment que j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver également.  En mettant mes compétences au service d’un client qui en a vraiment besoin, je suis dans la vraie vie. Quand j’écrivais ou que je m'occupais de mes enfants, j’étais dans un profit personnel ou circonscrit au cercle familial. Ça ne me suffisait pas.

Quelle a été la réaction de votre entourage à l’annonce de la reprise de votre job ?

L : Je n’ai pas eu le sentiment d’avoir été jugée par mes proches. En revanche, j’avais regagné le droit d’échanger avec celles et ceux qui travaillaient. Pendant mes deux années de pause, je percevais une inégalité entre eux et moi. Eux galéraient tous les jours. Moi, je m’organisais comme je le voulais, mais je n'arrivais pas à donner du sens à cette liberté. Nous n’étions pas en situation d’équité parce que nous ne partagions pas le même quotidien. L’incompréhension, aussi involontaire soit-elle, était palpable. »

Marion, 36 ans : « J’ai compris que le travail était une source indispensable à mon bien-être »

Nous sommes en 2015. Marion, 36 ans, est cadre front office à la Société Générale depuis 6 ans. Enceinte de quelques mois, elle suit son mari en Belgique où elle poursuit son congé maternité. Une période pendant laquelle elle envisage de mettre un terme à sa carrière. Objectif : ne plus mettre son job, très prenant, au centre de sa vie. Après quelques mois d’inactivité, elle renonce. Mieux : elle propose à sa N+1 de travailler en salariée détachée et crée une nouvelle activité pour la Société Générale France, depuis la Belgique.   

Pourquoi avez-vous renoncé à arrêter de travailler ?

Marion : « Je supportais mal d’être dépendante financièrement de mon mari. Pendant des années, j’ai gagné plus que lui. Le fait que les rôles s’inversent me mettait mal à l’aise. Lors de cette période de pause, je me suis, aussi, rendu compte que mon job m’épanouissait. Même si j’avais largement de quoi m’occuper à la maison (NDLR : Marion venait d’accoucher de son deuxième enfant), je me sentais incomplète et surtout insatisfaite. L’inactivité créait un vide béant dans ma vie. Je m’ennuyais intellectuellement. J’avais le sentiment de ne plus vivre pour moi, mais d’être entièrement dévouée à mes enfants.

Qu’avez-vous retrouvé avec bonheur lorsque vous avez repris le chemin du bureau ?

M : Les premiers jours, prendre un café dans le calme ! Plus sérieusement, j’étais ravie d’être de nouveau stimulée intellectuellement, d’apporter mon savoir-faire à l’entreprise et de me dépasser personnellement.  Me sentir de nouveau légitime pour prendre des décisions quant aux dépenses du foyer familial était aussi une source de satisfaction retrouvée.  

Avec le recul, regrettez-vous d’avoir repris votre activité ?

M : Absolument pas. Je suis même admirative de celles et ceux qui arrivent à se passer d’activité professionnelle sur la durée. Je les trouve étrangement sereins. Je ne pourrais pas l’être, à leur place. L’inactivité et le manque de projets m’angoisseraient terriblement. A l’inverse, eux, trouvent probablement que je m’en mets beaucoup sur les épaules…et j’en rajoute ! Je viens de m’inscrire à l’orchestre philharmonique de la Société Générale. J'y joue du violoncelle. C’est un nouveau challenge. Une activité que je fais pour moi, qui contribue à mon équilibre global.

Si c’était à refaire ?

M : Je suivrais de nouveau mon mari. Je reprendrais le temps de m’interroger sur mon rapport au travail et mes envies personnelles. Cette période de pause m’a permis de savoir ce que je voulais, de développer un nouveau business et de m’enrichir professionnellement. J’ai surtout appris à me connaître. J’ai compris que le travail était une source d’épanouissement indispensable à mon bien-être. C’est un enseignement précieux qui me permet d’avancer sereinement dans la vie.

 

Manuelle Bermann
Manuelle Bermann

Journaliste, Manuelle Bermann s’intéresse à tous les sujets liés à la mode. Après 18 ans dans le marketing, elle porte un regard expert sur<strong> l’impact de l’apparence dans l’univers professionnel</strong>. Elle écrit pour Cadremploi des articles liés à la gestion de l’image en entreprise. Elle édite également le site web La Grande Mode, destiné aux working girls en quête de looks chics et accessibles à toutes.

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