Passées à la semaine de 4 jours payée 5 jours, ces entreprises ne le regrettent pas

Sylvie Laidet

REDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL - Travailler moins pour gagner autant, est-ce que ça marche dans la durée ? Et faire le même boulot en moins de temps, est-ce que ça a des inconvénients pour les salariés ? Cadremploi a interrogé des entreprises françaises passées à la semaine de 4 jours sans baisse de salaire l’an passé ou cette année. Elles expliquent pourquoi elles ont basculé et font le bilan de cette répartition révolutionnaire du temps de travail.
Passées à la semaine de 4 jours payée 5 jours, ces entreprises ne le regrettent pas

MV Group pousse à fond l’aménagement du temps de travail individualisé

L’activité de l’entreprise
Le groupe spécialisé en marketing digital compte pas moins de 320 collaborateurs répartis sur 11 agences en France. En 2021, le CA a atteint 53 millions d’euros, soit une croissance de 30%. Une entreprise qui se porte bien, donc.

 

Le dispositif “Semaine de 4 jours” chez MV group
Depuis le 1er janvier 2022, les salariés de MV group qui le souhaitent peuvent passer à la semaine de 4 jours. En fait, cette initiative s’inscrit dans une démarche plus large d’aménagement du temps et de bien-être au travail (programme « Dream Danemark »).

Olivier Méril, président de MV Group, détaille les différentes options :

Olivier Méril ©Simon Bourcier

« Nous offrons 21 jours de RTT mais tous les collaborateurs n’ont pas envie, ni besoin de ça. Donc on propose plusieurs options :

  • soit conserver ces 21 jours en travaillant 39 h par semaine
  • soit faire 37 h hebdo et bénéficier de 10-11 JRTT
  • soit d’abandonner ces jours RTT pour travailler 35 h par semaine avec la possibilité de les concentrer sur 4 jours »

Quels sont les jours off ?
Les lundis, mercredis ou vendredi selon les besoins et les envies de chacun.

Comment compenser ?
Pour que cela fonctionne, MV Group a permis aux candidats à la semaine de 4 jours de constituer des binômes afin d’assurer un suivi clients du lundi au vendredi de 9h à 17h. « Ils ont rempli un fichier Excel avec leur souhait de binôme et les jours et horaires envisagés par chacun. Si cela collait, le binôme passait en vert et la semaine de 4 jours était acceptée. Si orange ou rouge, donc des binômes ne couvrant pas nos plages horaires d’ouverture, ni les jours, c’était niet. Pour que cela fonctionne, il faut que chaque membre du binôme soit capable de réaliser toutes les missions et ne se contente pas de prendre les messages en attendant le retour de l’autre », insiste Olivier Méril.  

Quel bilan ?
A ce jour, sur 280 collaborateurs éligibles :

  •  6 sont passés à la semaine de 4 jours
  • 6 autres se sont fait racheter une partie de leurs jours RTT en contrepartie d’un revenu supplémentaire.
  • Tous les autres ont choisi de pouvoir moduler leur temps et horaires de travail.

En fait, ce sont les collaborateurs plutôt quadras qui sont passés à 4 jours. Ils préfèrent charbonner 4 jours et bénéficier d’un plus long week-end. Les plus jeunes générations aspirent davantage à un équilibre vie pro-vie perso tout au long de la semaine. Par exemple pouvoir faire du sport le matin ou le soir, avoir une vie sociale tous les soirs en quittant le boulot plus tôt.
Olivier Méril, président de MV Group

Chez Systemes B, 28 heures payées 35, réparties librement dans la semaine

Jean-Philippe Baillaud

L’activité : conseil et formation en gestion et stratégie de l’entreprise

C’est en intégrant une nouvelle collaboratrice en août 2021 que Jean-Philippe Baillaud, le dirigeant de Systèmes B comptant 3 salariés, décide de la passer à la semaine de 4 jours. Pas à 4/5e non ! A 28 heures hebdomadaires payées 35. « Elle a un contrat de travail de 35 heures mais dans les faits, elle ne travaille que l’équivalent de 4 jours par semaine. Nous avons un contrat moral. Elle sait combien elle coûte à l’entreprise et donc combien elle doit rapporter pour rentabiliser son poste. La laisser libre de ses horaires est un moyen de l’impliquer comme moi dans l’entreprise. C’est dans mon ADN de dirigeant socialement responsable que d’innover aussi sur ces sujets », explique le dirigeant également membre du Centre des jeunes dirigeants.

Quel est le jour « off » ?
« Au départ le jour off était le vendredi mais cette collaboratrice est encore très câblée organisation classique donc elle continue de travailler tous les jours dans la limite de 28 heures par semaine »
, détaille-t-il. Tout en étant payée 35 heures.

Quel bilan ?

Satisfait de cette organisation sur mesure, le dirigeant estime qu’elle fonctionne car l’effectif est à ce jour réduit.

Quand l’équipe grandira, il faudra sans doute formaliser davantage ce dispositif avec un jour off fixe.
Jean-Philippe Baillaud, dirigeant de Systemes B

En rêvant déjà de dupliquer ce modèle à sa seconde entreprise, une PME industrielle qu’il co-dirige avec trois associés. Pour lui, cela pourrait même être un facteur différenciant pour attirer de nouvelles recrues.

LDLC passe ses salariés à 32 heures hebdo sur 4 jours

Laurent de la Clergerie

L’activité : acteur du commerce informatique et high tech. Soucieux de soutenir la lutte contre le dérèglement climatique, le groupe vient de verser 200 000 euros au fonds non lucratif Time for the Planet.

Quel est le jour off ? Depuis le 25 janvier 2021, les salariés de LDLC ne travaillent plus que 4 jours sur 5. Un jour « off » qu’ils ont déterminés en fonction de leurs besoins et des impératifs de service.

J’ai la conviction que sur 4 jours on est dans de meilleures conditions qu’en travaillant 5 jours. Cela permet à chacun de prendre les rendez-vous qu’on n’arrive jamais à caler, de faire des courses, du sport ou des tâches du quotidien.
Laurent de la Clergerie, président fondateur du Groupe LDLC, à l’origine de ce changement interne de paradigme.

Comment compenser ? « Le contrat de 32 heures n’existe pas en France, il y avait un risque de réduire les retraites des employés, j’ai donc été contraint de mettre tout le monde à temps partiel en augmentant le taux horaire », explique le président de LDLC à nos confrères du Figaro.

Chez IT Partner, 4 journées de travail plus longues mais 47 jours off

 L’activité : ESN, société spécialisée dans l’infogérance et la prestation de services informatiques.

Abdénour Ainséba

Quel est le jour off ? En place depuis janvier 2021, la semaine des 4 jours n’impose pas de jour "off" fixe. Les salariés sont passés de 35 heures à 32 heures hebdomadaires après la signature d’un accord collectif. Ils auront surtout 47 jours de repos supplémentaires par an, en contrepartie d'un allongement de la durée de travail de 30 minutes par jour. 

Cela nécessite d’aller à l’essentiel. C’est un challenge pour tous mais je pense qu’au final, chacun va faire plus et mieux avec davantage de bien-être et d’engouement.
Abdénour Ainséba, fondateur de l'entreprise, à nos confrères de Brefeco.

Lire aussi sur BrefEco >> IT Partner annonce passer à la semaine de quatre jours

Yprema, un pionnier satisfait de la semaine de 4 jours depuis… 23 ans

L’activité : entreprise industrielle écolo spécialisée dans le recyclage de matériaux de déconstruction .

 

Le jour off est tournant et les postes sont polycompétents

 

C’est en 1997 que cette petite entreprise industrielle passe 80 % de ses employés à 35 heures sur 4 jours. A l’époque, la loi de Robien permet aux entreprises de réduire le temps de travail des salariés en contrepartie d’allègement de cotisations pendant 7 ans. Banco, les collaborateurs de la PME francilienne, pionnière dans ce qu’on n’appelait pas encore l’économie circulaire, se mettent alors à bosser 8h45 par jour… sur 4 jours par semaine.

Quel est le jour « off » ?

Pas question de fermer la société le lundi, ni n’importe quel autre jour de la semaine. L’entreprise reste ouverte toute la semaine, mais le jour « off » est tournant. Certains sont absents le vendredi, d’autres le mercredi, etc.

Susana Mendes

Comment compenser ?

« Pour optimiser les absences, nous avons mis en place des postes « polycompétents ». Des salariés ont été formés afin d’être capables d’assurer 4 postes différents sur une semaine. Sur les fonctions support, on est organisé en binôme avec des jours de repos différents », détaille Susana Mendes, secrétaire générale d’Yprema.

Les commerciaux, tenus par un engagement qualité de répondre aux clients dans la demie journée, sont passés à la semaine de 4,5 jours (+10 jours de congés supplémentaires). Idem pour la direction.

Quel bilan ?

23 ans après ce passage aux 4 jours hebdo, pas question de faire machine arrière. L’entreprise tourne au final 5 jours, 44 heures par semaine. Les salariés ont gagné en compétences afin de pouvoir assurer en l’absence de leur binôme et profitent d’un jour de repos supplémentaire. Et last but not least, ils se déplacent moins donc ils participent à réduire les émissions de CO2. Une boîte verte et vertueuse, qui dit mieux ?

 

Voir aussi

- une interview de Susana Mendes dans l'émission BSmart du 13 novembre 2020

- une video sur la semaine de 4 jours produite par Yprema en février 2021

Chez Love Radius, on passe 4 mois par an à 4 jours par semaine

L’activité : TPE fondée à Paris en 2007, spécialisée dans le porte-bébé physiologique.

On ne travaille pas le vendredi de mai à fin août.

 

Quel est le jour off ?

En ce moment, vous pouvez encore joindre les salariés de cette PME toulonnaise le vendredi, mais cela ne pas durer. De mai à fin aout, les 20 collaborateurs de Love Radius, spécialiste dans la vente de porte-bébés, passent en mode estival et ne travaillent pas le vendredi. A eux le rythme idéal de 4 jours de boulot, et 3 jours de repos. Le tout sans perte de salaire.

Olivier Sâles

Pourquoi ce choix ?

Une aubaine qui est en effet un peu le fruit du hasard. « A la faveur d’un mois de mai riche en ponts, j’avais l’impression que ces semaines raccourcies étaient compliquées à vivre pour les salariés obligés de faire le même boulot en moins de temps. Or, leur retour était positif. Ils s’étaient organisés pour absorber le volume de travail sur moins de jours », se souvient Olivier Sâles, PDG de Love Radius. Et les collaborateurs en redemandaient. Après avoir épluché la littérature sur cet épineux sujet de la réduction du temps de travail avec maintien de salaire, le boss décide d’étendre cette néo-organisation de mai à fin août.

Comment compenser ?

« Concrètement, les salariés s’auto régulent. On fait moins de pauses, on est plus concentrés sur le résultat, donc la productivité augmente, etc. Et le vendredi, c’est repos pour tous. Un réel principe d’égalité », détaille-t-il.

Les changements d’organisation adoptés

Pour pérenniser cette organisation, Love Radius a dû veiller au fractionnement des tâches à l’échelle de la semaine. Et ce, afin que chacun puisse quitter l’entreprise le jeudi soir, avec le sentiment du devoir accompli. En termes de management, ce système impose des réunions moins fréquentes mais plus denses. « Avant chaque passage à la semaine de 4 jours, je fais une piqure de rappel sur cette période particulière de l’année afin que chacun anticipe bien la modification de sa propre organisation », souligne-t-il.

Et pourquoi pas toute l’année ?

Satisfait de ce processus émanant de son équipe, Olivier Sâles n’entend pourtant pas le généraliser aux 8 autres mois de l’année. « On perdrait ce contraste entre les périodes. Et ce serait dommage. Travailler un 5ᵉ jour par semaine nous donne du temps pour prendre du recul sur certains dossiers, de solder notre to do list… On respire », argumente-t-il.

Donner du temps plutôt que de l’argent

Au final, ce système permet à la vingtaine de salariés de profiter de 17,3 jours de temps libre en plus durant lesquels ils sont en fait dispensés de boulot. « Un avantage hyper concret», ajoute-t-il. Et une alternative à de la reconnaissance financière. Ce dirigeant qui détonne dans le paysage économique français reconnait que de toute façon, son entreprise n’aurait pas les moyens de payer des primes et surtout les charges sociales qui s’y rapportent. Cette semaine des 4 jours tombe donc à point nommé.

A étudier et à partager sans modération si votre employeur réfléchit à répartir différemment le temps de travail pour ses employés et cadres…Ou si vous cherchez à changer de vie.

Article publié

Ça y est, la semaine de 4 jours est en test en Espagne

L’Espagne vient de sauter le pas et devient ainsi la pionnière mondiale dans la semaine de 4 jours de travail. Malgré la crise, le gouvernement de Pedro Sánchez vient d’approuver un projet pilote qui permettra aux entreprises qui le souhaitent de mettre en place la semaine de 4 jours, soit 32 heures de travail hebdomadaire réparties sur quatre jours. Ce projet test concernera environ 200 entreprises (entre 3000 et 6000 salariés) qui recevront environ 250 000 euros chacune pour couvrir les frais occasionnés.

En France, on n’en est pas encore là dans les entreprises, ni dans les négociations entre partenaires sociaux. En revanche, les Français semblent prêts à franchir le pas. Selon une étude Citrix, 84% des Français choisiraient volontiers la semaine de 4 jours si on la leur proposait. Et 71% seraient d’accord uniquement si le niveau de salaire était maintenu. Eh oui, sinon, cela reviendrait à faire du temps partiel.

Première parution : avril 2021. Mise à jour : décembre 2021 et avril 2022

Sylvie Laidet
Sylvie Laidet

Journaliste indépendante, je réalise des enquêtes, des portraits, des reportages, des podcasts... sur la vie des salariés en entreprise. Égalité femmes-hommes, diversité, management, inclusion, innovation font partie de mes sujets de prédilection.

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