Jean-Jacques Annaud, réalisateur : ses secrets de manager

Publié le 9 décembre 2019 Sylvia Di Pasquale

[Video] La guerre du feu, Le nom de la rose, L’amant, Le dernier loup ou dernièrement une série diffusée sur TF1... Sur ses superproductions, le metteur en scène oscarisé et multi-césarisé a géré des milliers de personnes. Cadremploi a questionné Jean-Jacques Annaud sur sa manière de diriger des équipes. Il se confie sur l’art de répondre à 800 questions par jour, de convaincre un acteur d’enlever ses chaussettes ou de ne jamais faire perdre la face à qui que ce soit.

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L’air hyper sérieux, Jean-Jacques Annaud écoute intensément. Et pour répondre, il passe en mode « yeux rieurs », instantanément. Une conversation avec lui ressemble à ses films : argumentée, drôle et grandiose tour à tour. L’ascenseur émotionnel s’arrête à tous les étages et c’est lui qui appuie sur le bouton. Il reconnaît être un « manipulateur professionnel. Faire pleurer les gens au cinéma, c’est de la manipulation. Mais c’est pour la bonne cause ».  Car le réalisateur du Nom de la Rose fait sienne l’idée d’Aristote : « il faut organiser les choses afin d’accomplir son but ». Comme dans toute entreprise en somme.

Un parallèle que le réalisateur aux yeux rieurs fait volontiers dans cet entretien qui s’est déroulé en amont de la Soirée du Prix du leadership 2019 dont il était l’invité d’honneur. Ses réflexions sur son rôle de directeur d’équipes rappelleront peut-être des moments de solitude à certains managers. Tout comme de grandes émotions contagieuses.

 

Si vous n’avez pas un rapport humain respectueux et sincère avec chacun, ça ne marche pas

 

Cadremploi : Vous avez dirigé d’énormes équipes de tournage, souvent dans des conditions extrêmes, comme dans Sept ans au Tibet, La Guerre du feu, Le dernier loup

Jean-Jacques Annaud : … ou Stalingrad. J’avais 1000 figurants et une équipe de 400 personnes. Mais finalement, je trouve que c'est plus facile de diriger une très grande équipe de 2000 personnes plutôt qu’un tournage avec trois copains. L’un a mal au pied, l’autre une sinusite… il faut s’occuper d’eux. Tandis qu’avec 2000 personnes sur le plateau, vous prenez des décisions qui concernent l'entreprise.

Y-a-t-il de grands patrons qui vous inspirent ?

JJA : Je suis proche des grands entrepreneurs de cinéma. J’admire beaucoup Jérôme Seydoux par exemple qui sait décider dans la seconde. Il voit immédiatement l’impact sur le public, le retour sur investissement possible, c’est formidable.

Comment avez-vous appris à diriger ?

JJA : Pas à l’école en tous cas.  Quand j’ai commencé, j’ai eu de toute petites équipes de 5-6 personnes et ça a été très formateur. J’ai vite compris qu’au-delà du travail de création, la réalité du métier de réalisateur, c’était de décider. Sur un plateau, les collaborateurs font la queue pour me poser les questions importantes. Mon ami Edouard Molinaro avait un jour compté qu’on m’avait posé 800 questions différentes en une seule journée...

Et vous répondez à toutes les questions !

JJA : Je me suis aperçu qu’il valait mieux dire une connerie tout de suite qu’une connerie plus tard (rires). Même si j’ai la coquetterie d’aimer dire « je ne sais pas » ou « je vais y réfléchir », il vaut mieux répondre. Car pour tous, le chef doit savoir et le chef ne doit pas se tromper. Heureusement, d’instinct, quand on a un peu de métier, on sent tout de suite ce qu’il ne faut pas faire. Entre deux options, je choisis donc celle que je préfère par instinct.

Pour vous un film, c’est…

JJA : … l’expression de la pensée d’une personne. Ce qui est fondamental sur un tournage, c’est que j’ai ma liberté sur la vision du protagoniste, pourquoi il fait ça, ce qu’il veut, ce qu’il déteste… Cette cohérence est indispensable au film, sinon on fait de la soupe. Les films de comité, ça ne marche pas. Dans l’entreprise aussi, il faut que la vision soit portée par une seule personne et non par vingt. Dans nos métiers, il faut être une sorte de dictateur. Je suis d’ailleurs très voltairien : je pense qu’il faut tout faire pour le film mais rien en demandant à tous.

 

Sans le talent de chacun, je ne peux rien faire.

 

Vous dites « J’adore faire partager mes idées… à condition que ce soit moi qui les inspire ». C’est-à-dire ?

JJA : C’est très simple. Si vous allez voir quelqu’un en lui disant, « tu as eu une idée formidable l’autre jour », la personne vous dit à coup sûr qu’elle a eu cette idée. Mon métier est un métier d’illusionniste. Je suis manipulateur professionnel. Faire pleurer les gens au cinéma, c’est de la manipulation. Les musiciens en font aussi. Et c’est pour ça que nous sommes là. Nous ne faisons pas que capter les choses qui passent. Comme le disait Aristote, il faut organiser les choses afin d’accomplir son but.

Chaque homme cache en lui un enfant qui veut jouer.

Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra), en exergue du livre Une vie pour le cinéma, Jean-Jacques Annaud avec Marie-Françoise Leclère, Grasset.

 

Quels principes respectez-vous pour obtenir ce que vous voulez ?

JJA : 1/ Ne jamais faire perdre la face à qui que ce soit. Et 2/ toujours se blâmer soi-même. Je pense que si quelqu’un n’a pas compris ce que je demande, c’est à cause de moi. Donc je lui dis « je me suis mal exprimé » plutôt que « tu es un con, tu n’as rien compris. » Je préfère la bienveillance.

Extrait : l'art de négocier avec Sean Connery (qui ne voulait pas enlever ses chaussettes)

 

La bienveillance, est-ce l’ingrédient secret de votre leadership ?

JJA : Je sais seulement que j’ai des équipes qui me sont très fidèles. Incroyablement gentilles avec moi. Pour avoir des résultats avec qui que ce soit – un bébé, un loup, un pygmée rencontré dans la forêt – si vous n’avez pas un rapport humain respectueux et sincère, ça ne marche pas. Il faut aimer aimer. Je passe beaucoup de temps avec mes chefs d’équipe, je les connais très bien, nous allons au musée ensemble, voir des films. Nous passons des heures et des heures dans les repérages. Dans les voitures, on se raconte beaucoup de choses personnelles. Eux-mêmes établissent les mêmes rapports avec les membres de leur équipe. On se fait tous confiance.

Extrait "J'aime séduire et je n'aime pas faire de la peine"

 

Je pense que je me suffis à moi tout seul pour planter un film. Mais j’ai besoin du talent de chacun d’eux pour qu’un film réussisse. Et j'adore être dépendant des autres. C’est toute la beauté de mon métier.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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