Les cadres français et leur rapport au travail : le grand paradoxe

Publié le 19 novembre 2019 Sylvia Di Pasquale

[Etude] Heureux et insatisfaits. C’est le portrait ambivalent des cadres français esquissé par la dernière étude Cadremploi/Ifop*. Si 80 % d’entre eux se disent épanouis dans leur vie professionnelle, 55 % s’y morfondent. Derrière leurs réponses optimistes, ils cachent certaines frustrations : manque de reconnaissance, de sens et de perspectives d’évolution. Et pourtant… seuls 10 % d’entre eux ont quitté leur job cette année. Le point de vue de Frédéric Dabi (Ifop) et de Thibaut Gemignani (Cadremploi) sur cette étude.

1/ Des cadres satisfaits de leur situation professionnelle... 

Globalement heureux, les cadres ? C’est un grand oui pour cette population qui représente 3.5 millions des salariés français du privé. 80 % des cadres sondés par l’Ifop pour Cadremploi* se disent satisfaits de leur situation professionnelle, 18 % sont même très satisfaits (3 fois plus que les salariés français). 80 % estiment également que leur carrière est en adéquation avec leur souhait. " Il n'y a pas de iatus entre ce que les cadres espéraient et ce qu'ils ont", analyse Frédéric Dabi, DGA de l'Ifop. Dans une précédente étude sur leurs envies de démission, une très large majorité des cadres (92%) estimaient déjà que leur travail avait un impact sur leur épanouissement global. 

On note toutefois qu'une femme cadre sur quatre se montre moins satisfaite que les hommes. 

 

 

 

Ils sont donc optimistes et 26 % se disent même « motivés » et 17% « épanouis » pour définir leur état d’esprit actuel au sein de leur poste. Très étonnant, alors que 8 cadres franciliens sur 10 rêvent de quitter Paris, les Parigots se disent plus épanouis que les cadres en région.

 

2/… mais qui masquent leur manque de reconnaissance, de sens et de perspectives d’évolution 

Car derrière ce tableau idyllique, leur satisfaction par rapport au travail est plus contrastée. 23 % des cadres se disent stressés. Près d’1 cadre sur 2 déclare même de temps en temps aller au travail à reculons. De plus, 30% des cadres sentent que leur motivation diminue (d'autant plus que le salaire est inférieur à 35K€).

Un sentiment d’insatisfaction qui s’explique par un triple manque :

 

 

- un manque de reconnaissance, en termes financiers et statutaires. 61 % des cadres ne perçoivent aucun signe d’évolution, alors qu’ils en souhaiteraient une. Par ailleurs, 59 % constatent qu’ils n’ont pas eu d’augmentation salariale. Les 35-49 ans estiment être à un tournant de leur carrière.

 

- un manque de sens de leur travail. 58% ne se sentent plus en adéquation avec les valeurs de l’entreprise.

 

- Enfin, le manque de contenu se fait également ressentir fortement puisque 57% déclarent ne plus rien apprendre.

« On repense à la pyramide de Maslow, analyse Thibaut Gemignani, CEO de Cadremploi. A partir du moment où certains besoins basiques sont assouvis, ceux du haut de la pyramide émergent. On le voit dans l'étude : leurs besoins physiologiques sont respectés (avoir un job qui permet de nourrir sa famille et de se loger).  Idem pour les besoins de sécurité (en général et au travail en particulier) et les besoins d'appartenance (vie sociale, bien-être au travail). De ce fait, on voit émerger les autres besoins : d'estime, de reconnaissance, d'utilité... Et tout en haut de la pyramide, le besoin d'accomplissement de soi exprimé par la recherche de sens.»

Les cadres ne se rendent pas compte à quel point ils sont en position de force.

 Thibaut Gemignani, CEO de Cadremploi 

 

 

3/ … et des cadres qui ne bougent pas pour autant

Malgré le rapport de force qui leur est favorable à l'embauche face à l'employeur, seuls 10 % d'entre eux ont démissionné, ce qui constitue cependant un turnover record. Quand on leur pose la question, les cadres estiment la démission comme un "événement non anodin", selon la formule de Frédéric Dabi.

Un signe que « les cadres ne se rendent pas compte à quel point ils sont en position de force », relève Thibaut Gemignani, CEO de Cadremploi En effet, moins d'1 cadre sur 2 est conscient qu'il est en position de force sur le marché de l'emploi. 43 % estiment ne pas l’être au moment de l'embauche et 57 % tout au long de leur parcours dans l'entreprise.

Selon Frédéric Dabi, "On a deux France des cadres qui se font face : celle des 50 ans et plus, gagnant moins de 45K€ par an, travaillant dans les 94 % de TPE en France et peu disposés à démissionner. Et les autres : les 35-49 ans, travaillant dans les grandes PME/ETI, dans les services et la banque-finance en particulier."  Eux sont beaucoup plus enclins à passer à l'acte.

 

 

Le conseil de Cadremploi : N’est-il pas temps de découvrir de nouveaux horizons professionnels ?

Cet état de fait laisse à penser que les cadres devraient changer d’employeur. Cette hypothèse est d’autant plus plausible qu’une majorité (58 %) a conscience d’être à un tournant de sa carrière professionnelle. Par ailleurs, si changer d’emploi est encore perçu comme un risque (43 %), c’est aussi de plus en plus associé à une opportunité de se lancer de nouveaux défis (41 %).  

 

De plus, très attractifs sur le marché du travail, ils sont nombreux à être « chassés » par les recruteurs (56 %).Si les cadres d’Ile-de-France (61 %) sont plus démarchés que les cadres des autres régions (53 %), ils sont aussi plus nombreux à avoir le sentiment d’être passés à côté d’offres intéressantes. Ce qui fait conclure à Frédéric Dabi que  "Les cadres ont le syndrome Peter Parker. Comme ce super héros, ils ne se rendent pas compte de leur pouvoir et ne savent pas s'en servir."

* Enquête Cadremploi/Ifop La vision des cadres sur leur carrière, menée auprès d’un échantillon de 1000 personnes, représentatif de la population cadre du secteur privé. La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas, les interviews ont été réalisées en ligne du 29 septembre au 3 octobre 2019.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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