Salaires ingénieurs 2021 : les chiffres qui font regretter de ne pas être ingénieur

Gwenole Guiomard

SALAIRES 2021 – Selon la 32e enquête de l’association des Ingénieurs et scientifiques de France (IESF), le salaire des ingénieurs a résisté pendant la pandémie. Mieux : il a même augmenté ! Mais si l’on examine les résultats en détail, le tableau est un peu moins idyllique selon les secteurs, les régions et le niveau d'expérience. De plus, les jeunes diplômés se sont moins bien insérés l’an passé et les femmes ingénieurs continuent d’être moins payées au fil de leur carrière. Mais la reprise des recrutements est en cours.
Salaires ingénieurs 2021 : les chiffres qui font regretter de ne pas être ingénieur

Ils témoignent

  • Marc Ventre, président de l’IESF
  • Gérard Duwat, chargé de l’Observatoire de l’IESF
  • Freddy Amon, manager du cabinet de recrutement Fed Ingénierie Paris
  • Frédéric Pougeon, directeur général du cabinet de recrutement Winsearch
  • Julien Badr, président du Mercato de l’emploi, réseau de consultants en recrutement indépendants
  • Jean-Luc Molins, secrétaire national de l'UGICT-CGT
  • Sandrine Peltre de l’Observatoire de l’IESF

 

« Heureux comme un ingénieur en France ? ». Ce n’est pas encore un dicton mais cela pourrait le devenir tant ce diplôme constitue une forte protection contre les aléas de la vie. L’édition 2021 de l’étude IESF consacré aux salaires des ingénieurs vient confirmer l’adage, malgré le Covid.

 

Les salaires des ingénieurs en hausse malgré le Covid

Cette enquête basée sur 53 300 questionnaires recueillis entre février et avril 2021, analyse les parcours des 1,16 millions d’ingénieurs français et leurs salaires au 31 décembre 2020.

Pour eux, tout va (presque) mieux qu’en 2019.

Une hausse des salaires médians pendant la pandémie

La médiane des rémunérations est passée de 57 500 euros en 2019 à 58 900 euros en 2020 (50 % des ingénieurs gagnent plus que cette somme, 50 % gagnent moins). Une hausse de quelque 1400 euros en pleine pandémie… C’est plus que le salaire médian des cadres (50 000 euros brut par an selon l’Apec en 2020), beaucoup plus que le salaire médian français (25 783 euros brut selon l’Insee) et près de 3 fois plus que le Smic en 2021 (18 654 euros brut).

« L’effet Covid sur le salaire médian des ingénieurs français est faible, commente Gérard Duwat.  En passant de 57 500 euros de salaire médian brut en 2019 à 58 900 en 2020, on assiste à une hausse qui est de l’ordre de celle de l’inflation ».

Mais des salaires loin des niveaux de 2010

En revanche, les salaires, exprimés en euros constants, diminuent. Les salaires 2020 sont aux mêmes niveaux que ceux de 2019. Sur la période, ils évoluent peu et moins vite que l’inflation, qui, toutefois, reste faible (moins de 1% par an en moyenne). La lente érosion du pouvoir d’achat est probablement indolore. Les salaires des 35-49 ans n’ont pratiquement pas été revalorisés au cours de la décennie. En revanche, ceux des plus jeunes et des plus anciens ont progressé sans rattraper, en termes de pouvoir d’achat, les niveaux de 2010.

Pas de dumping salarial malgré le Covid

Freddy Amon, le manager du cabinet de recrutement Fed Ingénierie Paris, spécialisé dans le recrutement des ingénieurs, l’affirme : « Je ne constate pas de baisse de salaire pour ces populations d’ingénieurs. La crise n’a pas eu d’impact sur ceux en poste. Les candidats ont refusé de se brader alors que les employeurs ont, certes, recruté moins, mais au prix du marché car aucun ingénieur en poste n’a vu d’intérêt de quitter son poste pour perdre en salaire ». Il voit son nombre de missions passer de 300 en 2020 à une prévision de 400 pour 2021.

 

Des salaires ingénieurs entre 35 000 et 125 000 euros selon l’expérience

Ces ingénieurs forment une catégorie socio-professionnelles particulièrement choyée avec de fortes disparités. En juin 2021, l’étude IESF indique que les salaires, tous secteurs confondus, varient de :

  • pour les moins de 30 ans à 35 200 euros brut pour le quart le moins payé à 45 200 euros pour le quart le mieux payé avec une médiane à 40 000 euros.
  • pour les 50-64 ans, le quart le moins payé est en médiane de 70 000 euros et pour le quart le mieux payé à 125 000 euros avec une médiane à 90 200 euros.

Des montants de retraite record

Même après la retraite, les rémunérations demeurent élevées chez les ingénieurs, ces derniers perçoivent à la retraite quelque 54 000 euros brut par an pour une moyenne nationale à 17 064 euros brut par an selon l’Insee (chiffre 2017 pour l’étude 2020)…

 

 

Des secteurs qui payent mieux que d'autres

Pour l’IESF, les secteurs qui payent le mieux sont :

  •  la finance et des grands cabinets de conseil. Ainsi, le secteur banque-assurance est celui qui paye, en médiane, le mieux en 2021 avec un salaire médian à 77 850 euros suivi de celui des télécoms (70 000 euros) et des industries de transport 61500).
  • A contrario, les secteurs qui payent le moins sont, sans surprise, l’agri-agro (48 000 euros en médian brut), l’enseignement (47 777 euros) et les sociétés d’ingénierie (46 249 euros).

 « D’autres secteurs sont en plein boom, précise Frédéric Pougeon, directeur général du cabinet de recrutement Winsearch qui a réalisé 375 missions « ingénieurs » en 2019 et qui compte en réaliser 450 en 2021. Je viens ainsi de conclure une mission pour une société de biotech francilienne. Chez eux, depuis février 2021, j’ai en permanence une dizaine de missions ouvertes : des postes en affaire réglementaire, en direction d’usine. Mais ce n’est pas le seul secteur en développement : l’agro-agri, la cosmétique, les laboratoires médicaux recrutent aussi. Ainsi, nous venons de placer un responsable de production en Nouvelle-Aquitaine d’une trentaine d’année, 7 ans d’expérience avec un package à 70 000 euros. On a étudié 70 dossiers pour ce poste. On conclut également un autre job de responsable des affaires réglementaires pour une société de la santé de 250 personnes, un poste stratégique à 90 000 euros par an ».

A noter aussi qu’un ingénieur fait mieux de travailler en Ile-de-France (67 558 euros) que dans les autres régions (54 000 €).

Les femmes ingénieurs toujours peu nombreuses et toujours moins bien payées

En 2021, 28,2 % des diplômés ingénieurs sont des femmes.

Dans ce marché très positif pour les ingénieurs, les femmes restent discriminées. Malgré de fort investissement des écoles, les jeunes femmes se destinant à la carrière d’ingénieurs sont toujours aussi peu nombreuses. Certes, le taux de féminisation des écoles d’ingénieurs augmente. Mais la hausse est faible. En 2021, 28,2 % des diplômés ingénieurs sont des femmes. Le taux était de 22 % en 2000 et de 26, 4 % en 2010. Au rythme d’aujourd’hui, 0,2 % par an, la parité est en vue pour les années 2150…

Pire, la différence salariale liée au genre est encore d’actualité. 

Si les salaires de départ sont équivalents entre homme et femme (35 000 euros), l’écart se creuse au fil du temps. Ainsi, à 40 ans, les hommes perçoivent en médiane 70 0000 euros brut par an alors que leurs collègues femmes n’émargent qu’à 60 0000. En fin de carrière, la messe est dite et les ingénieurs, à 59 ans, reçoivent de l’ordre de 100 000 euros par alors que les manageuses ne se voient attribuer que 80 000 euros.

En fin de carrière, l’écart médian salarial hommes/femmes atteint 20 000 euros chez les ingénieurs.

Conséquence : 60 % des femmes ingénieures estiment que les hommes sont avantagés dans leur entreprise, en particulier dans la progression des carrières et les attributions de postes. Ces déséquilibres ressentis nuisent au bien-être professionnel, en particulier lorsqu’ils s’expriment dans les relations de travail avec la hiérarchie. Pourtant, majoritairement (à 62%), les hommes estiment que la parité est globalement respectée…

 

« Sans mesure volontariste de la part des pouvoirs publics et des entreprises, rien n’évoluera, prédisait, en 2020, lors de l’enquête 2019, Jean-Luc Molins, secrétaire national de l'UGICT-CGT. Rien n’a changé depuis. Cela fait des années que cela dure. Il faudrait, par exemple, conditionner les aides accordées aux entreprises pour embaucher des alternants-ingénieurs à leur propension à embaucher à parts égales hommes et femmes. Cela constituerait un levier d’action efficace pour lutter contre les stéréotypes faisant que les employeurs sélectionnent beaucoup plus d’apprentis que d’apprenties ».

 

« Il existe des barrières que les femmes se mettent avant de choisir leur orientation, pointe Frédéric Pougeon, du cabinet de recrutement Winsearch. Ainsi, peu d’entre elles s’orientent vers la production. C’est dommage. Cette fonction embauche, paye bien. Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas plus de manageuses de production. Il faut y aller car lorsque l’on reçoit une candidature féminine intéressante, on la pousse plus car le métier est très masculin et que cette diversité est intéressante et demandée par nos client ».

 

« Elles sont aussi sous-représentées et même en régression dans l’informatique, ajoute, dépitée, Sandrine Peltre de l’Observatoire des ingénieurs. Or ce sont des secteurs rémunérateurs ».

 

 

L’effet Covid sur l’insertion des jeunes ingénieurs

Si le covid a peu affecté les salaires, il a eu un effet sur l’insertion des jeunes diplômés 2020. Ainsi, selon l’IESF, le nombre d’embauche a diminué en un an, passant de 126 000 en 2019 à 109 000 en 2020. Dans le même temps, le taux de chômage de la dernière promotion d’ingénieurs a doublé pour atteindre les 27,1 % contre 14,4 % un an plus tôt. Les jeunes diplômés ont aussi plus opté pour une poursuite d’étude en 2020 (12,7 %) qu’en 2019 (9,8 %). « Les jeunes ingénieurs ont connu d’énormes difficultés à trouver ne serait-ce qu’un stage ou de l’alternance en 2020, commente Frédéric Pougeon. Et cela d’autant plus que ces jeunes misaient traditionnellement sur des secteurs qui se sont effondrés comme l’automobile, l’aéronautique, le ferroviaire. Ceci précisé, ces secteurs sont déjà en train de repartir poussés par la demande chinoise et américaine ».

 

Le taux de chômage des ingénieurs fait partie des rares indicateurs affectés par la crise du Covid

Il est passé de 3,5 % en 2020 à 4,7 en 2021 (3,6 en 2019 et 3,7 en 2017). « Mais même à 4,7 %, cela reste du plein emploi avec des jeunes s’insérant en 6 mois au lieu de 3 mois », tempère Marc Ventre, le président de l’IESF présentant, à distance, l’enquête 2021. Cette recherche d’emploi « concerne ceux qui n’étaient pas en emploi avant la crise sanitaire, jeunes diplômés, nouveaux docteurs..., ajoute Gérard Duwat, de l’Observatoire des ingénieurs, en charge de l’enquête. Le taux de chômage des ingénieurs ayant déjà travaillé a peu évolué : 2,9 % en 2021 contre 2,6 % en 2020 ».

 

Le recrutement d’ingénieurs redémarre : les pistes à suivre

« Le recrutement repart depuis mars 2021, ajoute Julien Badr, président du Mercato de l’emploi, un réseau de consultants en recrutement indépendants. Je l’observe chez des entreprises en phase de reconquête de leur marché, en volonté de développer leur recherche et développement. Cela constituera-t-il un épiphénomène ou une tendance structurelle ? Je n’en sais rien. Il faudra attendre de voir si la Grande-Bretagne ou la Russie reconfinent suite à un possible variant du Covid. Mais en attendant, elles embauchent avec la possibilité aujourd’hui de recruter des ingénieurs à l’étranger (pourquoi pas un développeur indien ou russe ?) ou le développement de poste d’ingénieurs à part-time. Ai-je vraiment besoin d’un ingénieur en maintenance préventive à temps plein ? Le Covid a certainement développé ces mutations consistant à embaucher des ingénieurs en indépendant ou à part time ».4

 

Selon les cabinets de recrutement interrogés, la crise Covid est déjà derrière eux avec des secteurs qui repartent en trombe comme l’agro-agri, la santé, les biotech, la supply chain, la sécurité informatique, l’électronique ou la  plasturgie.

 

« Les cabinets de recrutement sont optimistes, conclut Freddy Amon, de chez Fed Ingénierie Paris. La reprise du recrutement des ingénieurs est devant nous. L’industrie embauche et a continuellement besoin de nouveaux talents.  La situation sanitaire s’améliorant, le marché reprend. Je retrouve des postes en création comme ce labo pharmaceutique qui m’a missionné pour un poste de responsable en amélioration continu, en Ile-de-France pour un salaire de 70 000 euros. Nos clients ont certes un niveau d’exigence plus élevé qu’avant la crise. Mais comme les candidats sont aussi plus craintifs, cela devrait se réguler rapidement. En mars 2021, j’avais 50-60 missions en stock. Ce chiffre atteint désormais les 75-80 missions. L’année dernière à la même époque, je n’avais pas de mission provenant d’appels extérieurs. On en a aujourd’hui 10 % avec des employeurs plus souples en matière de télétravail comme pour cet ingénieur responsable des affaires réglementaires (salaire prévu 65 000 euros brut par an) qui pourra effectuer près de 100 % de son boulot en home office. Ce sont des chiffres qui ne trompent pas ».

Gwenole Guiomard
Gwenole Guiomard

Je suis journaliste spécialisé dans les questions de formation et d’emploi. L’un ne doit pas aller sans l’autre et la compréhension des deux permet de s’orienter au mieux. Je rédige aussi, tous les deux ans, le Guide des professionnels du recrutement. Je suis aussi passionné d’histoire et amoureux des routes de la soie.

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