Salaires ingénieurs 2020 : les chiffres qui font regretter de ne pas être ingénieur

Publié le 5 juillet 2017 Mis à jour le 23 juin 2020 Gwenole Guiomard

ENQUETE REMUNERATIONS 2020 – La dernière enquête IESF le confirme : les salaires des ingénieurs français sont toujours parmi les plus élevés du marché. Leur rémunération médiane atteint 57 500 euros brut par an cette année. Mais si l’on examine les résultats en détail, le tableau est un peu moins ydillique : 10 % d’entre eux perçoivent moins de 22 000 euros brut par an. Tandis que les femmes sont toujours moins bien payées et ont toujours autant de difficulté à intégrer cette profession. Analyse et commentaires de Laurent Mahieu pour la CFDT Cadres, Marie Annick Chanel, Françoise Diard pour l’Observatoire de la métallurgie et Jean-Luc Molins de l'UGICT-CGT.
Salaires ingénieurs 2020 : les chiffres qui font regretter de ne pas être ingénieur
  1. Des salaires ingénieurs très au-dessus de la moyenne... mais des disparités
  2. Des secteurs qui payent mieux que d'autres
  3. Les femmes ingénieurs peu nombreuses et moins bien payées
  4. L’effet Covid 19 sur l’insertion des jeunes ingénieurs
  5. Des ingénieurs mercenaires de "la belle mission" ?

L’enquête 2020 de l’association des Ingénieurs et scientifiques de France (IESF) qui paraît ce jour démontre une nouvelle fois que la profession d’ingénieur – ils sont 1 113 000 en France – est particulièrement bien lotie en France.

Des salaires ingénieurs très au-dessus de la moyenne... mais des disparités

Pour 2019, les ingénieurs ont perçu en salaire médian (50 % gagnent plus que cette somme, 50 % gagnent moins) 57 500 euros brut par an. C’est plus que le salaire médian des cadres (50 000 euros brut par an selon l’Apec et son étude de 2019) et beaucoup plus que le salaire médian français (25 783 selon l’Insee). Leur taux de chômage est de 3,5 % (3,7 % en 2017)

Voilà pour les chiffres qui donnent le sourire. Mais d'autres obscurcissent le tableau.

Une hausse des salaires médians d'ingénieur à l'arrêt

«  La hausse du salaire médian de 2 % en 2018 ne s’est pas maintenue sur 2019, fait remarquer Marie Annick Chanel, la présidente de l’Observatoire des ingénieurs qui publie l’enquête, Ce salaire médian de 57 500 euros est inférieur à celui de 2018 (57 700 euros brut par an). Il est cependant en augmentation pour les moins de 40 ans et en diminution pour les 40 ans et plus ». On voit ici l’influence de l'IT sur les rémunérations de ces salariés.

La progression des salaires ne suit pas l'inflation

D’autre part, si on réfléchit maintenant en euros constants, ces salaires n’ont pas rejoint les niveaux de 2009. « Les salaires en euros courants évoluent peu, et moins vite que l’inflation sur la période, explique l’IESF. Ceux des 40-50 ans n’ont pratiquement pas évolué au cours de la décennie. En revanche, les salaires des plus jeunes, après avoir stagné, semblent revalorisés depuis 2018 sans pour cela rattraper, en termes de pouvoir d’achat, les niveaux de 2009 ». L’effet Covid devrait rebattre les cartes.

10% des ingénieurs débutent leur carrière avec des salaires sous les 22200 euros brut par an.
Laurent Mahieu, secrétaire général de la CFDT Cadres

Des salaires de 34 000 en début de carrière à 100 000 euros en fin de carrière ingénieur

Reste que ces ingénieurs forment une catégorie socio-professionnelles particulièrement choyée. « Mais qui cache de profondes disparités, tempère Laurent Mahieu, secrétaire général de la CFDT Cadres, ancien président de la commission des titres d’ingénieurs et très fin connaisseur de ce microcosme. Il est lui-même diplômé de l’Institut industriel du Nord/Centrale Lille, administrateur au Cesi et à l’Apec. Il existe de très nombreux jeunes – qui représentent tout de même 10 % des ingénieurs - qui débutent leur carrière avec des salaires sous les 22 200 euros brut par an. Ce n’est pas mirobolant. Les salaires médians distordent la vérité et donnent l’illusion de salaires plus que confortables. Attention aux traders dont les rémunérations stratosphériques cachent ceux des ingénieurs moins bien lotis. Ceci précisé, le diplôme d’ingénieur, avec l’exigence apporté par la commission des titres d’ingénieurs, les relations privilégiées avec les employeurs, les très nombreux stages, l’apprentissage, a pour conséquence que ces salariés partent avec une longueur d’avance sur les autres ». Ce que l’on retrouve, cette année, dans les salaires médians de 34 000 euros en début de carrière pour atteindre les 100 000 euros en fin, soit une progression de 1800 euros par an. Peu de profession peuvent s’enorgueillir d’un tel traitement.

Pour les ingénieurs à l'étranger, le salaire médian atteint 90 000 euros et même 141 000 euros si l'on cumule travail à l’étranger dans le secteur banque-assurance.

Des secteurs qui payent mieux que d'autres

Il y a ingénieur et ingénieur. Ceux sortant des meilleures écoles, travaillant en Île-de-France dans la banque, la finance ou les hautes technologies s’en sortent encore mieux que les autres. Ainsi, les ingénieurs travaillant dans les secteurs de l’industrie (64 236 euros de salaire médian), de l’énergie/eau/déchets (67 772 euros), des télécoms (71 000) et surtout des banques/assurance (83 907) gagnent plus et parfois beaucoup plus que leurs collègues travaillant dans l’agriculture-pêche (47 132) ou dans les sociétés d’ingénierie (46 803) voire dans l’ensemble des sociétés de services et éditions de logiciel (52 590). De même, les ingénieurs travaillant en Île-de-France (66 000 euros brut en salaire annuel médian) perçoivent en moyenne des salaires médians supérieurs de 12 900 euros à ceux qui exercent leur métier en « Province » (53 100), comme le signale, façon IIIe République, l’IESF. De plus, il est aussi plus intéressant financièrement de travailler à l’étranger avec un salaire médian de 90 000 euros pouvant atteindre les 141 000 euros si l’on cumule travail à l’étranger et le secteur banque-assurance comme les traders.

 

28% de femmes diplômées ingénieurs mais ce nombre n’augmente plus malgré tous les discours.

Les femmes ingénieurs peu nombreuses et moins bien payées

L’IESF signale, dans son étude, que la féminisation des ingénieurs en formation a connu « une pause ». En effet, le nombre de femmes diplômées ingénieurs n’augmente plus. Leur pourcentage d’une promotion est aujourd’hui de 28 %. Ce chiffre n’a pas bougé depuis 2013 malgré tous les discours. L’IESF note une « éclaircie avec une reprise du nombre de femmes inscrites dans les écoles d’ingénieurs de l’ordre de 5, 5 % lors de l‘année 2018-2019 contre 2,6 % précédemment.

Malheureusement, les différences salariales entre ingénieure et ingénieur ne va pas pousser les jeunes femmes à investir en masse les écoles d’ingénieurs. Selon l’IESF, l’écart salarial homme-femme dans cette profession est de l’ordre de 15 000 euros brut par an en fin de carrière alors qu’il est quasi nul en début.

« Je suis contente de voir la part des femmes progresser doucement… », euphémise Françoise Diard, cheffe de service emploi et compétence à l’observatoire de la métallurgie. « Sans mesure volontariste de la part des pouvoirs publics et des entreprises, rien n’évoluera, prédit Jean-Luc Molins, secrétaire national de l'UGICT-CGT.  Cela fait des années que cela dure. Il faudrait, par exemple, conditionner les aides accordées aux entreprises pour embaucher des alternants-ingénieurs à leur propension à embaucher à parts égales hommes et femmes. Cela constituerait un levier d’action efficace pour lutter contre les stéréotypes faisant que les employeurs sélectionnent beaucoup plus d’apprentis que d’apprenties ».

L’effet Covid 19 sur l’insertion des jeunes ingénieurs

L’IESF a eu la bonne idée de poursuivre son analyse jusqu’à la mi-avril 2020. La société des ingénieurs et scientifiques de France montre alors les premières inquiétudes des ingénieurs en matière de perte d’emploi. Si 7 % des interviewés avait peur du chômage avant le 17 mars 2020, ils étaient 10,4 % quand ils avaient répondu après. Tout le monde s'accorde aujourd’hui à dire que la rentrée de septembre 2020 va être extrêmement difficile pour l'insertion des jeunes diplômés. Cela n'épargnera pas les ingénieurs. Avec l’idée qu’il serait intéressant de retarder de 6 à 12 mois, via, par exemple, le suivi d’un cursus supplémentaire, leur entrée dans le monde du travail.

Des ingénieurs mercenaires de "la belle mission" ?

Comme le précise l’enquête 2020 de l’IESF, la mobilité des ingénieurs a considérablement augmenté : 70 % d’entre eux ont changé de poste dans les 5 dernières années. Mentalité de mercenaires ou bougeotte involontaire ? Jean-Luc Molins, de l'UGICT-CGT, penche plutôt pour une mobilité délibérée qui s'expliquerait par trois raisons préoccupantes. « Elle montre un détachement vis-à-vis de l'entreprise au profit du projet de travail. .  » Les ingénieurs, mercenaires de la belle mission ? Difficile à vérifier mais certains témoignages de salariés sur les sites de notation, comme Figaro Insiders par exemple, semblent aller dans son sens.

Deuxième raison de leur infidélité selon Jean-Luc Molins, « la logique de fonctionnement en mode projet qui se généralise n'est pas étrangère à cette situation » . Un chercheur du Centre d'études de l'emploi et du travail avait dénoncé en 2018 les inconvénients du "mode projet" qui ferait exploser les collectifs de travail en leur donnant des objectifs sans avoir les moyens d'y parvenir.

Enfin, le secrétaire national de l'UGICT-CGT évoque « une perte de sens ressenti vis à-vis du management en place. »

On attend l'étude qui sonderait les raisons qui motivent les changements de poste des ingénieurs français. Et le degré d'attachement à leur employeur. Quoi qu'il en soit, les ingénieurs ont le réflexe de se rapprocher des conseillers en évolution professionnelle. Près d’un cadre sur deux se présentant à l’Apec est en emploi. Mieux vaut prendre en main son évolution quand tout va bien que lorsque son emploi est vraiment menacé, semblent-ils estimer.

Gwenole Guiomard
Gwenole Guiomard

Je suis journaliste spécialisé dans les questions de formation et d’emploi. L’un ne doit pas aller sans l’autre et la compréhension des deux permet de s’orienter au mieux. Je rédige aussi, tous les deux ans, le Guide des professionnels du recrutement. Je suis aussi passionné d’histoire et amoureux des routes de la soie.

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