Témoignages : ces cols blancs devenus cols bleus durant la crise sanitaire

Publié le 29 avril 2020 Sylvie Laidet

COVID-19 – Loin du cliché du manager confiné sur canapé, voici quatre cadres qui n’ont pas hésité à quitter leur costume pendant cette crise sanitaire inédite. Parce qu’il fallait pallier les absences des uns et des autres mais aussi par solidarité et conviction, ils se sont remonté les manches pour occuper des postes de manutentionnaire, technicien, caissier-vigile ou petite main en fonction des besoins de leur entreprise. Quatre d’entre eux nous racontent les ressorts de leur engagement, leur expérience et leur nouveau rapport au travail. PS : eh non, nous n’avons pas réussi à trouver de femmes qui acceptent de parler. Mais si ces récits vous donnent envie de raconter votre expérience, n’hésitez pas à témoigner sur le site ou en réponse à nos posts sur les réseaux sociaux.
Témoignages : ces cols blancs devenus cols bleus durant la crise sanitaire
  1. Matthias Cortin, du bureau à l’entrepôt
  2. Frédéric Le Calvez, de la direction générale au gardiennage
  3. Olivier Fougère, de la recherche au site de production
  4. Denis Ducros, de la direction à l’atelier
  5. Mesdames, à votre tour de témoigner ?

Matthias Cortin, du bureau à l’entrepôt

Ce chargé de projet à La Ruche qui dit oui (réseau de vente de produits alimentaires en circuit court) s’est rapidement porté volontaire pour renforcer les équipes qui en ont besoin, sur le terrain.

Le confinement, pour Matthias Cortin, n’aura duré que cinq jours. A peine en télétravail, le chargé de projet dédié aux relations avec les producteurs français a changé de rythme. Fini les bilans sur tableaux Excel, les appels et les emails, place à l’action sur le terrain !

« Moins d’une semaine après le début du confinement, un appel au volontariat a été lancé pour remplacer un collègue collecteur atteint du Covid », explique-t-il. Le jeune homme appelle le siège et après validation par sa N+1 et N+2, délègue ses taches habituelles et attaque aussitôt sa nouvelle mission. Il part avec un camion, de bon matin, récupérer la production d’agriculteurs et de maraîchers d’une zone définie en Île-de-France. Et la ramène au hub, un entrepôt, à La Courneuve. La première semaine, il continue à superviser sa « remplaçante » chef de projet en rentrant le soir chez lui pour une meilleure transition.

Après le poste de collecteur, Matthias Cortin enchaîne avec celui de manutentionnaire au centre logistique, la préparation de commande pour les ventes de La Ruche qui dit oui à Paris et petite couronne et les livraisons. « Nous ne pouvons pas répondre à toutes les demandes. Nous mettons les produits en vente à 7 heures du matin pour la semaine suivante et tout part en 30 minutes ». Il ne connaît pas les temps morts, le travail est physique. « Les besoins sont identifiés au jour le jour. J’ai mon planning de la journée la veille au soir », précise-t-il. Une organisation bien différente de celle qu’il connaît au siège social, à Bastille. Et, s’il avoue effectuer plus d’heures que dans son poste habituel, Matthias Cortin participe à l’effort commun. Et c’est bien là l’essentiel.

 

Frédéric Le Calvez, de la direction générale au gardiennage

Depuis le 16 mars, le directeur du magasin Casino de Maisons-Laffitte (Yvelines) s’improvise tour à tour chef de rayon, caissier ou vigile.

Tous sur le pont ! Dans ce magasin de 2400 m2 répartis sur deux niveaux, le top management s’est rapidement investi auprès des collaborateurs. Frédéric Le Calvez, le directeur du point de vente, a commencé par réorganiser le travail de chacun dès le 16 mars en faisant évoluer les horaires et en augmentant les effectifs de 30% la nuit. Une première équipe remplit les rayons de 23 heures à 5 heures et une seconde, de 5 heures à 11 heures. De cette façon, les contacts avec la clientèle sont limités et la circulation au sein des rayons est plus fluide pour les clients. Frédéric Le Calvez adapte le planning de chacun au jour le jour selon les absences et les annonces du gouvernement. Il distribue dans son bureau, avant l’ouverture au public, tout l’équipement nécessaire à chaque collaborateur : masque, gants, gel. « Avant, je déléguais beaucoup, désormais je suis davantage présent sur le terrain. Le matin, je me poste sur un rayon pour encourager les salariés, être à leur contact, les rassurer sur leurs éventuelles craintes ».

Mais il se retrousse aussi les manches : il vient en renfort pour remplir les linéaires, il peut ouvrir la caisse réservée au personnel soignant, femmes enceintes, personnes à mobilité réduite et âgées, pour gérer les pics d’affluence. Il passe d’une tâche à l’autre sans souci. « Avant d’occuper la fonction de directeur, j’ai été formé à tous les postes », précise-t-il. Il lui arrive même de faire du gardiennage en filtrant les clients pour respecter la jauge de 80 personnes autorisées à circuler à l’intérieur du magasin. Et, depuis peu, il se transforme en commercialpour vendre un nouveau service de livraison à domicile pour les personnes vulnérables. 

Ce management participatif est positif, estime Frédéric Le Calvez. Je redécouvre certains collaborateurs et dans l’ensemble, l’équipe est remotivée ». Il observe même une baisse du taux d’absentéisme et la mise en place d’un outil collaboratif permettant à chacun de veiller sur l’autre s’avère très efficace. Un esprit d’équipe encourageant pour l’après-confinement.

 

Olivier Fougère, de la recherche au site de production

Dès l’annonce du confinement, ce chercheur en R&I du laboratoire Guerbet, s’est porté volontaire pour travailler sur le site de production d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

Ce chercheur n’a pas hésité une seconde. Quand la DRH du Groupe Guerbet, spécialiste mondial des produits de marquage pour l’imagerie médicale, a fait un appel aux salariés volontaires pour venir prêter main forte aux équipes de production du site d’Aulnay-sous-Bois, il a sauté sur l’occasion. En fonction des besoins, le voilà qui alterne des périodes de télétravail et de manutention sur le site de production reconnu opérateur d’importance vitale par les autorités. « Je ne suis pas habilité pour travailler sur les machines ou en salle blanche donc, en arrivant, j’enfile tous les équipements de protection individuelle et j’exécute les tâches données par le responsable de production. Cela peut être du tri de flacons, du façonnage d’étuis… Peu importe. C’est un acte solidaire, ma façon à moi de participer à l’effort de guerre et de soutenir l’activité économique de l’entreprise », détaille-t-il.

Pour ce quinqua ultra convivial, venir bosser en production est aussi un moyen « d’exposer » le département R&I (recherche & innovation) que « les gens ne connaissent pas vraiment. Normal car, confidentialité oblige, on ne peut pas parler de ce que l’on fait au quotidien ». Ce chercheur ayant vécu en Afrique jusqu’à ses 18 ans, donc habitué des virus et des coups d’Etat, n’a pas peur du Covid-19. « Je fais très attention, je me protège, je respecte les gestes barrière. Au début, j’étais content de voir du monde, donc naturellement j’avais envie de serrer des mains ou d’embrasser des connaissances. Mais c’est interdit, donc je garde mes distances. A la cantine, on déjeune en quinconce. Les plateaux sont filmés. C’est différent mais cela fonctionne très bien », illustre-t-il. Et si ça se reproduisait ? Il rempilerait sans hésiter, affirme-t-il.

 

Denis Ducros, de la direction à l’atelier

Directeur d’un des plus importants magasins Afflelou à Paris, Denis Ducros a créé un labo éphémère pour fournir gratuitement des lunettes.

Après l’allocution du Président, le 12 mars, tout s’est accéléré. Denis Ducros a fermé les portes de sa boutique sur les Champs-Elysées pour rester chez lui. Il s’est alors rapidement posé la question de ce qu’il pouvait faire. Pas seulement pour gérer cette inactivité forcée mais aussi pour le bien commun. Avec sa petite équipe, d’échanges en échanges, est née une idée : mettre en place une structure utile pour tous. « Nous avions envie de rendre service aux soignants, aux enfants, à nos clients », raconte Denis Ducros. « Nous avons contacté le siège d’Afflelou et demandé l’autorisation de créer un labo éphémère pour fabriquer des lunettes de correction ». Le directeur contacte deux verriers pour s’assurer de l’approvisionnement, récupère les clés d’un bureau de la société et installe les machines nécessaires. Avec ses deux collaborateurs, équipé de masque, de gants et de lunettes de protection, il prend les mesures à distance, taille des verres, les pose sur des montures et s’occupe de l’envoi aux « clients » qui n’ont rien à payer.

Un tout autre métier que celui de directeur de boutique. « Je ne fais plus de management. Cela apporte de nouvelles perspectives d’évolution dans notre future manière de travailler. C’est positif ». A date, Denis Ducros a livré plus de 200 paires dont 30 % au personnel soignant et 30 % à des enfants. Il reçoit chaque jour des messages de remerciements comme ce corps d’infirmiers de l’hôpital de Montluçon soulagés de disposer de lunettes pour le travail et d’éviter ainsi d’abîmer leur paire personnelle.

Mesdames, à votre tour de témoigner ?

Malgré les nombreuses demandes formulées pendant notre enquête, nous n’avons pas réussi à trouver de femmes qui acceptent de parler. Alors si vous en êtes ou si vous connaissez des femmes à responsabilités qui sont allées prêter main forte aux "cols bleus" pendant la crise sanitaire, n’hésitez pas à témoigner sur le site ou en réponse à nos posts sur les réseaux sociaux. Un grand merci à tous.

 

Sylvie Laidet
Sylvie Laidet

Au quotidien, Sylvie Laidet, journaliste indépendante, réalise des enquêtes, des portraits, des reportages, des podcasts... sur la vie des salariés en entreprise. Égalité femmes-hommes, diversité, management, inclusion, innovation font partie de ses sujets de prédilection.

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