Dilemmes au travail : lesquels avez-vous déjà vécus ?

Sylvie Laidet

CINEMA - Subir des injonctions contradictoires, agir contre son éthique, se taire par loyauté, trahir un autre service pour sauver le sien… Quel cadre n’a pas rencontré l’une de ces situations dans sa vie professionnelle ? Elles parsèment Un autre monde, le dernier film de Stéphane Brizé. Les relations au travail y sont filmées du point de vue d’un cadre dirigeant. Son acteur fétiche, Vincent Lindon, endosse le costume de Philippe Lemesle, un cadre qui n’en peut plus d’être aux ordres d’une stratégie d’entreprise qu’il ne comprend plus. Voici 12 situations tirées du film et les dilemmes qu'elles déclenchent. Quand le cinéma nous tend un miroir...
Dilemmes au travail : lesquels avez-vous déjà vécus ?

Exécuter une stratégie vouée à l'échec pour ne pas contredire la direction


Dans Un autre monde, Vincent Lindon alias Philippe Lemesle, un directeur de site industriel, relaie la stratégie du groupe auprès des équipes. On le voit dans son regard et dans ses gestes, il ne la comprend plus… mais il reste loyal, du moins au début du film. Alors, il déroule ce qu’on lui demande de dire, même s’il n’est pas d’accord et pire, même s’il sait que c’est voué à l'échec. Il est face à une injonction paradoxale. Un piège psychologique dont les conséquences peuvent mener jusqu’au burn-out.

Répéter à l’envi « c’est quelque chose que je ne peux pas entendre »


Le personnage joué par Vincent Lindon n’a de cesse de reprendre cette phrase quand ses équipes lui rétorquent que la nouvelle organisation demandée n’est pas tenable. Verbaliser qu’il ne peut pas entendre leurs arguments est sans doute un moyen pour lui de se protéger. S’il n’entend pas, comment pourrait-il tenir compte de leur avis contradictoire.

S’énerver lors de réunions car la meilleure défense, c’est l’attaque

Dans une scène avec ses proches collaborateurs, le personnage joué par Vincent Lindon, adopte une attitude agressive, hausse le ton, exagère ses gestes, en s’avançant vers eux comme sur un ring… Bref, il perd son sang-froid. Il devient incapable de maitriser ses nerfs tellement cette injonction paradoxale lui pourrit la vie de l’intérieur. Ce qui au final lui redonne un côté humain. Mais l’entreprise, très processée et aseptisée que le réalisateur a choisi de montrer dans ce film, n’est pas du genre à encourager la libre expression des émotions. Un coach en « intelligence émotionnelle » n’y ferait pas long feu.

Mentir au CSE

Quand les membres du CSE l’interrogent sur la rumeur d’imminence d’un PSE (Plan social d’entreprise), Vincent Lindon contourne d’abord la réponse, puis se mord les lèvres, pour finalement mentir. Mentir en pleine conscience. Mentir parce qu’en bon soldat, il assume la confidentialité de ce plan qu’on lui a intimé de tenir secret. Là encore, son corps, ses yeux, son visage, ses silences… trahissent ses tiraillements. Mais il tient bon, il reste loyal.

Se jouer des ambitions politiques internes

Ah cette scène où Vincent Lindon manipule Marie Drucker (qui joue le rôle de la directrice France de la big structure internationale)… Si elle ne propose pas la solution alternative qu’il envisage, lui explique-t-il, elle va passer pour une dirigeante qui ne tient pas ses troupes. Et que cela pourrait lui coûter la direction Europe qu’elle convoite. L’arroseuse arrosée en somme. Les jeux de pouvoir passent par le chantage… que Vincent Lindon exècre mais qu’il finit par lui-même activer afin de servir sa propre stratégie. La fin justifie-t-elle les moyens ?  

Se trahir entre services


Ah cette scène au cours de laquelle le directeur production estime qu’il vaut mieux virer les gens de la com’ plutôt que ses ingénieurs… Sauver sa peau (et celle de son équipe) quitte à crucifier les autres en arguant de leur fainéantise, de leur improductivité, de leurs tâches non indispensables à la performance (et donc à la rentabilité) de la boîte. Moralement insoutenable et pourtant d’une grande banalité en entreprise. Sauf quand les managers ont eux-mêmes été sensibilisés à l’aspect délétère de ces attitudes.

Baisser les hauts salaires pour sauver des emplois

Contre l’avis de trois autres directeurs de site et avec tout de même un allié, Vincent Lindon monte au créneau pour porter une alternative stratégique dissonante pour faire des économies en préservant un minimum les emplois et des conditions de travail décentes. Leur solution : baisser la rémunération et les bonus des membres du board plutôt que de couper des têtes (encore) dans les équipes et de mettre en danger ceux qui restent. Oser prendre des risques en sortant du cadre. Oser endosser le risque de passer pour l’empêcheur de tourner en rond.  Oser s’exposer et prendre des coups. Un héroïsme d’entreprise en quelque sorte ?

Endosser toute la responsabilité d’une situation

Alors que la direction lui propose de sauver sa tête en coupant celle de son adjoint, Vincent Lindon refuse et tient à endosser l’entière responsabilité de la situation. Ou quand un manager ne sort pas parapluie, parasol et paratonnerre pour faire porter le chapeau aux autres et ainsi sauver sa peau. Ou quand un manager assume toutes ses responsabilités de manager.

Sacrifier sa vie perso pour son boulot

Dès le départ, on retrouve Vincent Lindon et sa femme, la géniale Sandrine Kiberlain, dans le bureau de leurs avocats pour régler les tenants et les aboutissants de leur divorce. La raison ? La place grandissante et malsaine du boulot de Philippe dans la famille. Elle a comme l’impression d’être mariée avec la boite, de subir l’agenda du groupe, de tout assumer (car même quand il est physiquement présent à la maison, il est absent, tout simplement ailleurs, enfin encore au boulot), d’avoir sacrifier sa vie et sa carrière pour son boulot. Alors, elle part ! Avec cette scène, et puis plus tard celles où leur fils pète un câble en préparant ses concours,  on touche du doigt les dommages collatéraux d’un boulot qui rend dingue et auquel on est pourtant accro. Incapable de s’en départir.

Se shooter aux médicaments pour tenir

A plusieurs reprises dans le film, on voit Vincent Lindon avaler des pilules. Toujours dans des situations de stress et de grande souffrance pour lui. Des pilules béquilles. Des pilules pour lui permettre de tenir et d’oublier son conflit de valeurs et/ou des pilules pour travailler toujours plus (non-stop en fait) ? Ou les deux. On voit là l’addiction des cadres aux médocs ou à toute autre substance qui leur permettent de tenir. Mais de tenir pour faire quoi ?

Se taire face à un argument ultra-libéral parce que c’est trop dur de le démonter

Quand Marie Drucker lance à Vincent Lindon, « si tu sais faire contre le marché, on est tout ouïe », il se tait. A quoi bon essayer de démonter un système que l’on couvre et que l’on alimente depuis des années. Derrière le marché, y a qui, y a quoi ? Tout le monde et personne, un adversaire virtuel mais omniprésent et surtout omniscient. Imbattable ?  

Lâcher prise malgré tout

Le grand final du film ! L’intelligence incarnée. Philippe Lemesle décide finalement de se respecter, de respecter ses valeurs et de ne pas « alimenter » la loi du marché. De ne pas faire sauter un autre à sa place. De ne pas couvrir une stratégie financière au mépris de la santé et de la sécurité des équipes. De ne pas faire toujours plus avec toujours moins. Mais toujours plus pour les actionnaires qu’il n’a que trop enrichi. Un cheminement long et douloureux mais qui lui semble salvateur pour revenir dans son autre monde. Le sien.

Sylvie Laidet
Sylvie Laidet

Journaliste indépendante, je réalise des enquêtes, des portraits, des reportages, des podcasts... sur la vie des salariés en entreprise. Égalité femmes-hommes, diversité, management, inclusion, innovation font partie de mes sujets de prédilection.

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