Elisabeth Borne : « Les cadres sont en première ligne pour accompagner les transformations des entreprises »

Sylvia Di Pasquale

INTERVIEW VIDEO – Dans cet entretien donné à Cadremploi, la ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion partage pour la première fois sa vision du rôle des cadres, des ingénieurs et des managers pour sortir de la crise. « L’économie a besoin d’eux » et ils ne doivent pas hésiter à se former tout au long de leur vie professionnelle. Elisabeth Borne fait le point sur les dispositifs publics existants, y compris les plus récents, qui peuvent aider les cadres dans des secteurs à l’arrêt à se reconvertir. Pour les femmes qui visent un poste de dirigeant, elle explique en quoi son « 6e critère » pourrait être plus efficace qu’une loi. Enfin, quelques questions bonus plus personnelles, permettent de mieux connaître la ministre du Travail en poste depuis 5 mois.

Elisabeth Borne

Le rôle des cadres pendant et après la crise

CADREMPLOI : Est-ce que l’économie française a besoin des cadres ?

Elisabeth Borne : « L’économie a besoin des cadres. On est en train de traverser une période totalement inédite. Nous cumulons crises sanitaire économique et sociale. Et la situation au sein des entreprises peut aussi créer beaucoup d’incertitudes. Nous devons accompagner des transitions – écologiques, digitales –  qui étaient déjà à l’œuvre avant la crise. Je pense que les cadres sont en première ligne à la fois parce qu’ils sont auprès des équipes, et parce qu’ils accompagnent ces transformations dans les entreprises. Ils sont certainement au cœur de la sortie de crise.

Le 100% télétravail allégé le 7 janvier

Pouvez-vous préciser les mesures concernant les salariés en télétravail à partir du 7 janvier prochain ?

Le télétravail est un outil très utile pendant cette crise sanitaire. Même si les entreprises ont des protocoles à la fois très stricts et bien respectés, réduire les interactions reste très important pour éviter la propagation du virus. Depuis le début du deuxième confinement, on a demandé aux entreprises de maximiser l’utilisation du télétravail. Mais on entend aussi des salariés en télétravail à 100% qui souffrent d’isolement et qui ont envie de retrouver leur équipe. A partir du 7 janvier, ils auront la possibilité de revenir 1 jour par semaine en entreprise, évidemment en accord avec l’entreprise. Il ne s’agit pas que tout le monde revienne le même jour. Sans doute faut-il prendre en compte la nécessité de reconstituer les équipes. Ça sera le dialogue social au sein de chaque entreprise qui permettra de définir les modalités de ce retour.

On n’est pas prisonnier de sa formation initiale, on peut se former tout au long de sa vie professionnelle.
Elisabeth Borne, ministre du Travail, de l'Emploi et de l'Insertion

Les dispositifs de reconversion des cadres pendant la crise

Quels sont les dispositifs du plan de relance qui peuvent aider un cadre dans un secteur à l’arrêt (aéronautique, tourisme, restauration, événementiel… ) qui souhaiterait se reconvertir vers un secteur d’avenir ou un métier en tension ?

Tous les dispositifs destinés à défendre ou préserver des emplois et des compétences pour accompagner des reconversions professionnelles peuvent être mobilisées par les cadres. La crise que nous traversons présente un caractère très hétérogène selon les secteurs en effet.  Certains subissent une baisse d’activité durable qui va perdurer des mois voire des années – je pense notamment à l’aéronautique – alors que d’autres – les énergies renouvelables notamment – vont continuer à recruter. Nous souhaitons accompagner ces transitions.

CPF de transition professionnelle et nouveau dispositif de Transitions collectives

Le CPF Transition, qui existait déjà, peut continuer à être mobilisé. Mais nous voulons aussi accompagner des reconversions d’équipes d’entreprises en difficultés vers des secteurs qui recrutent et c’est tout le sens du nouvel outil, Transitions collectives, élaboré avec les partenaires sociaux. Au sein d’un même bassin d’emploi co-existent des entreprises qui rencontrent des difficultés et d’autres qui, au contraire ont besoin de recruter. Nous avons tenu compte du fait que les salariés, en plus de la difficulté de la crise, n’ont pas nécessairement envie de partir à l’autre bout du pays. C’est pourquoi ces transitions professionnelles se feront à l’échelle des bassins d’emploi. C’est un dispositif que nous venons d’inventer avec les partenaires sociaux et nous souhaitons le déployer au plus vite début 2021. On a lancé un appel à manifestation d’intérêt [NDLR : le 28 novembre dernier] pour que tous les territoires qui rencontrent ce genre de situations puissent se manifester.

 

Est-ce que les territoires répondent justement ?

Oui, je suis très confiante. Notamment les territoires qui ont une longue tradition industrielle. J’ai visité récemment celui qui regroupe Le Creusot, Tarbes, Pau et Lacq, à cheval sur l’Occitanie et la Nouvelle Aquitaine. Nous allons y accompagner les reconversions avec ce dispositif Transitions collectives. L’Etat prend en charge 100% de la rémunération et de la formation des salariés des entreprises de moins de 300 salariés, 70% pour les 300-1000 salariés et 40% au-delà.

Préserver les compétences de l’aéronautique

Ces dispositifs vont-ils suffire pour faire des reconversions à grande échelle comme dans le secteur aéronautique par exemple ?

Pour l’aéronautique – secteur pour lequel nous souhaitons évidemment garder nos compétences – nous avons déjà déployé un programme particulier de soutien à la R&D. L’objectif est de préserver les bureaux d’étude, notamment ceux qui travaillent sur l’avion à hydrogène, pour lequel  nous espérons bien que nos constructeurs seront les premiers. Toutes les entreprises du secteur se saisissent des accords d’activité partiels de longue durée. Safran a été la première grande entreprise à signer un tel accord, puis Airbus, Thalès… Et je n’oublie pas les entreprises de taille intermédiaire et les petites entreprises du secteur, mais nous savons aussi que nous pourrons avoir à accompagner des reconversions notamment en Occitanie. Mes services soutiennent des plateformes territoriales, notamment pour aller vers les métiers de l’énergie qui ont de très gros besoins avec le développement des énergies renouvelables.

Détachement de salariés ou prêt de main d’œuvre ?

Un dispositif massif de détachement de salariés de secteurs à l’arrêt vers des secteurs d’avenir est-il envisageable ?

Ce que l’on rend possible, ce sont les prêts de main d’œuvre dans des conditions un peu dérogatoires. Elles avaient été mises en place dans le cadre de la première loi sur l’état d’urgence sanitaire. Nous préparons la prolongation de cette mesure pour 2021. Et nous allons être plus ouverts sur les secteurs qui peuvent en bénéficier. Il serait malin qu’une grande entreprise de l’aéronautique, dont les très bons informaticiens ont accompagné la transition digitale, puisse appuyer celles d’une plus petite entreprise pendant la crise. Nous allons ouvrir ces possibilités dans le cadre des ordonnances qui devraient être publiées d’ici la fin de l’année. 

Mais le prêt de main d’œuvre concernait jusqu’à présent très peu les cadres…

Il a en effet davantage concerné les ouvriers et les employés. Les textes pour faciliter son utilisation ont été pris récemment. Quand on a des compétences rares dans les entreprises, des gens très qualifiés qui ne sont pas employés à temps plein actuellement, cela peut être une opportunité, à la fois pour le cadre ou l’ingénieur d’utiliser ses compétences mais aussi pour l’entreprise qui pourra les accueillir.

300 000 FNE-Formation mais pas assez programmes struturants

Autre cas : quel dispositif peut aider à se former un cadre/ingénieur au chômage partiel qui voudrait anticiper les grands changements dans son métier ?

Pour ces salariés, on a prévu le FNE-Formation – un milliard d’euros –, qui permet d’adapter, d’actualiser, de renforcer leurs compétences pendant l’activité partielle et surtout celle de longue durée. L’Etat peut prendre en charge 80% de la formation des salariés en activité partielle.

Le FNE-Formation ne doit pas servir qu'aux formations occupationnelles.

Ce dispositif a été revu le 14 avril dernier, avez-vous un premier bilan ?

300 000 salariés ont suivi des formations grâce à ce FNE-Formation. Il concernait des entreprises en activité partielle qui n’avait pas forcément de visibilité sur la durée de la formation possible. Mais j’attends beaucoup que, dans les accords d’activité partielle de longue durée, les entreprises puissent mobiliser des programmes de formation plus structurants. Non plus seulement le développement personnel ou la formation aux langues, tel qu’on a pu le voir lors de la première période de confinement. Nous allons travailler avec les opérateurs de compétences pour concevoir, avec les branches, des parcours de formation longs.  A la fin de cette crise, nous auront réussi à adapter/améliorer/renforcer les compétences des salariés et notamment des cadres.

Pensez-vous repousser la date limite du 31 décembre de demande de financement du FNE Formation ?

Oui. Pour moi ces accords d’activité partielle longue durée sont un outil deux en an : il sert à la fois à protéger les emplois et à former. C’est un message très fort : chaque accord d’activité partielle de longue durée doit s’accompagner d’une réflexion de l’entreprise, aidée par son Opco, sur la gestion prévisionnelle de ses compétences dans le but de renforcer les compétences.

Autre sujets abordés :

  • On n’est pas prisonnier de sa formation initiale, on peut se former tout au long de sa vie
  • Modernisation de la formation professionnelle
  • Le rôle des cadres plus essentiel que leur statut
  • Le cadre d’utilisation des accords de performance collective
  • La parité dans les comex français  

 

Les questions bonus

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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