Lucie, 39 ans : « J'ai attendu mes derniers mois de grossesse pour chercher un CDI »

Publié le 20 août 2020 Sylvia Di Pasquale

SERIE « FRANCHEMENT » épisode 5 – Lucie cherche à décrocher un CDI. Comme n’importe quel cadre en poste, elle sera dispo dans trois mois... après avoir accouché. Elle raconte les réactions des recruteurs à l’annonce du futur heureux événement, les réponses hypocrites et les soutiens attendris. Mais cette grande bosseuse, qui veut passer de l’indépendance au salariat afin d’avoir une stabilité financière, témoigne aussi de sa quête du graal : elle cherche un CDI dans une boîte où le bien-être n’est pas en option. Un pari impossible ? Pas si sûr…
Lucie, 39 ans : « J'ai attendu mes derniers mois de grossesse pour chercher un CDI »

Le déclic

Quand le confinement est arrivé, j’étais consultante indépendante en digital et enceinte de six mois.  J’avais quitté le salariat cinq ans auparavant. Je savais qu’en tombant enceinte, ça n’allait pas être facile mais j’avais calculé le risque, surtout financièrement. Sauf que ce fichu virus a dévasté mes projets : les nouvelles missions ne rentraient plus, mon chiffre d’affaires était divisé par six, il fallait trouver d’autres sources de revenu. J’ai commencé à mettre mon CV à jour. J’allais chercher un job salarié.

Back to salariat mais pas pour n’importe quoi

Cette fois-ci, j’étais déterminée à bosser pour une boîte, comment dire… bienveillante. Pas pour une de ces organisations où le bien-être au travail ne sont que des promesses en l'air. Certes je n’avais plus de rentrées d’argent, j’attendais un enfant mais je n’étais pas à la rue non plus donc j’étais décidée à ne pas accepter n’importe quoi. Je me définis comme une « ambitieuse saine ». Je suis une très grosse bosseuse, capable de m’investir à 200%. A condition que la mission soit intellectuellement stimulante et que je puisse apporter quelque chose à la boîte. C’est ce plaisir d’avoir un ‘"impact" que j’avais retrouvé en créant mon activité. Allais-je trouver l'équivalent pour mon retour au salariat ?

La recherche d’emploi : pénurie d’offres pour expérimentés

Côté chasseurs de têtes, ça a été silence radio pendant tout le confinement, même avec ceux qui me suivaient.

Côté annonces, j’ai très vite constaté la pénurie d’offres en avril-mai, non pas dans ma spécialité, mais pour mon niveau d’expertise. A 39 ans, je cumule 15 ans d’expérience et je sais que je vaux environ 100K€ sur le marché. Les offres en ligne concernaient des premières expériences et souvent dans des start-up. Pas question d’y mettre un pied, je connais trop l’envers du décor… Travailler pour que le fondateur puisse revendre au plus offrant, le challenge est trop pauvre pour moi !

Et puis mi-juin, miracle, j’ai eu 3 réponses en 48 heures ! Pour des jobs auxquels j’avais postulé un mois auparavant. En fait, les entreprises avaient toujours des besoins mais les recruteurs étaient sur d’autres urgences, notamment l’organisation du déconfinement. D’où ce décalage de réponse.

Certaines boîtes ont de vrais progrès à faire en matière d’entretiens d’embauche, et pas seulement avec les femmes enceintes. C’est pour cette raison que j’ai accepté de témoigner ici, pour que mon vécu puisse faire bouger des lignes.

Entretien numéro 1 : froideur et déni

J’ai d’abord décroché un entretien dans une grosse boîte qui cherchait son CDO (Chief Digital Officer). Les candidats s’y bousculaient. Ça s’est plutôt mal passé. Le recruteur m’a bombardée de questions dès les premières minutes du type « Qu’avez-vous compris de notre entreprise ? » « Que feriez-vous si… » Il cherchait juste à me tester, pas à établir un contact. Il n'a pas eu un mot sur ma grossesse – que je n’avais pas cachée –, il cherchait un mouton à 10 pattes et déroulait ses questions sans aucune empathie. Je ressentais de la froideur, face à ce pantin déshumanisé, pas une once de bienveillance. Ça n’a pas collé et c’est tant mieux.

Entretien numéro 2 : hypocrisie et compagnie

La deuxième boîte était une PME. J’avais répondu à une annonce directement sur le site de l’entreprise. Ma motivation ? Honnêtement, je n’étais pas vraiment attirée par le secteur – que je connaissais bien puisque j’avais longtemps travaillé chez un de leur concurrent – mais les conditions de travail me paraissaient géniales, du moins sur le papier : des possibilités de télétravail  et un salaire mirobolant. Pile les conditions que je recherchais pour concilier ma vie pro et ma future vie de famille.

J’avais bien aimé le processus de sélection : plutôt que d’envoyer une lettre de motivation classique, il fallait répondre à des questions de fond. J'y avais consacré deux bonnes heures mais j’étais utilement préparée à l’entretien. Qui fut très cordial bien qu’un peu trop narcissique : le DRH parlait beaucoup et présentait sa boîte comme une pionnière, je savais que c’était faux parce que je connaissais bien le secteur, mais je me suis gardée de le lui dire. La réponse est arrivée 15 jours plus tard : négative. J’aurais gardé une bonne image si le feedback que m’a fait le RH n’avait pas été aussi moisi : « tu as bossé dans de grosses boîtes alors qu’on cherche plutôt des profils PME et tu connais mal notre secteur ». J’ai failli éclaté de rire en me disant qu’il avait dû mater une série pendant que je parlais. 

Ma grossesse n’a pas été un sujet et, avec le recul, j'étais partagée entre un sentiment optimiste me poussant à croire que ma situation personnelle n'avait aucun impact sur ma recherche d'emploi, de l'autre, un sentiment plus pessimiste, où l’indifférence sur ma situation était en réalité un frein à mon recrutement. 

Entretien numéro 3 : la touche humaine

Avec la troisième boîte, mes 7 mois de grossesse n'ont posé aucun souci. Je leur ai annoncé tout de suite et je ne le regrette pas car j’ai pu tester le côté humain des personnes qui y travaillent. Trois semaines après ce premier contact téléphonique, on m’a proposé de rencontrer physiquement le DG mais j’ai préféré décliner à cause des risques du Covid. Finalement, l’entretien a eu lieu en visio dès le lendemain. Le fait qu’ils aient accepté démontrait simplement que l’humain est important chez eux. Autre détail : personne n'a prévenu le DG que j’étais enceinte, preuve que ce n'était pas un sujet bloquant.  Il a eu en direct une réaction attendrie en l’apprenant. Ça m’a changé des jeunes recruteurs indifférents….  Des souvenirs perso et intimes lui sont revenus, il m’a dit « vous verrez… » en souriant.  Passé ce moment, j’ai remis mon masque pro et l’entretien a eu lieu normalement. Le poste en lui-même n'était pas ce que je recherchais initialement, mais leur humanité m’a enthousiasmée.

J’étais à 8 mois de grossesse, du coup, ils ont décidé d’accélérer le process et m'ont fait passé rapidement les derniers entretiens. 

L'ensemble des entretiens s'est plutôt bien passé, et m'a laissé penser que j'étais en position de favorite. Pendant mes insomnies de femme enceinte, j'avais décidé d'accepter le job s’ils me l’offraient car la société répondait à un des premiers critères que je m'étais fixé : "la bienveillance". 

Malheureusement, quelques jours avant mon accouchement, j'ai eu une réponse négative. Ils ont retenu un profil plus senior. 

Je ne saurai jamais si ma situation m'a desservie mais je n'ai aucun regret d'avoir joué la transparence. Si, parmi les sociétés qui m'ont reçue en entretien, ma grossesse a été un frein, alors, ce n'étaient pas des entreprises pour moi. 

Deux "handicaps", deux arguments

J’ai bien conscience qu’aux yeux des recruteurs français, je suis porteuse de deux gros "handicaps" : être enceinte et briguer un statut de salarié alors que j'ai un statut d'indépendant. Alors, j’ai bossé mes arguments :

  • « Je suis enceinte mais dispo dans 3 mois, comme n’importe quel cadre en poste qui a un préavis à effectuer. »
  • « Je vais bientôt être mère, je recherche un peu plus de stabilité financière et un peu moins de charge mentale qu'impose le statut d'indépendant, le Covid a tout simplement accéléré ma recherche d’emploi. »

Testé et approuvé : quand on assume, on ne met pas le doute au recruteur. Les recruteurs répondaient juste « OK, c’est clair » et, plus intéressant, j’observais aussi un acquiescement dans leur posture corporelle. Ça n’a pas empêché les réponses négatives mais les raisons étaient pro, ça donne des points de vie.

Se préparer aux questions de fin d’entretien…

En fin d’entretien, on baisse la garde. Et c’est là qu’arrivent les questions que j’appelle « à la Columbo », des questions hyper inquisitrices mais qui n’en ont pas l’air :

  • « Est-ce que c’est votre premier enfant ? ».
    Si c’est votre premier, votre interlocuteur va se demander si vous saurez gérer une prise de poste dans les premiers mois de votre enfant. Si c’est le deuxième, il peut soit estimer que vous avez l’expérience du premier, soit s’inquiéter (deux enfants, ça accapare). Dans tous les cas, il faut guetter les signes sur son visage et le rassurer.
  • « Quand pouvez-vous commencer  ? »
    J’avais bien préparé ma réponse et d'un ton toujours aussi assuré : « Dans 3 mois, tout est déjà prévu, mon mode de garde est géré ». Ce qui rassure immédiatement le recruteur. 

 

Mener une recherche d’emploi enceinte n’est pas bloquant. c'est la perspective d'avoir un enfant en bas âge qui peut l'être.

Tout compte fait

  • Mener une recherche d’emploi enceinte n’est pas bloquant. Bien sûr, inutile de l’indiquer dans le CV, on ne sait jamais ! Moi, je l’ai très vite précisé dès le premier contact téléphonique et ça m’a servi de filtre naturel pour distinguer les entreprises humaines des autres. J’ai perçu de la douceur chez certains interlocuteurs et même, ça m’a distinguée des autres candidats. Un recruteur m’a confié que c’était la première fois qu’il faisait passer un entretien à une femme enceinte et on a ri ensemble de ce ‘’baptême’’.
  • En fait, c'est davantage le fait d'avoir un enfant en bas âge qui peut être bloquant dans l'esprit des recruteurs.  Une fois, un chasseur m’a dit « je ne peux pas vous placer sur ce poste parce qu’il faut être à 200% week-end compris et vous allez vous faire bouffer ». Je l’ai remercié de son honnêteté, il avait parfaitement compris ma quête. Travailler beaucoup, je le fais naturellement mais je ne veux plus qu’on me l’impose. J’ai l’autodiscipline nécessaire, ça fait un mois et demi que je devrais être en congé de maternité. Je n’hésiterai pas à m’investir beaucoup dans une boîte où je me sens bien. Est-ce que ça existe ? Je devrais bientôt le savoir…
  • Mon conseil, c’est de plutôt commencer à chercher à la fin de son congé de maternité, comme ça, on peut caler la prise de poste dans les 3 mois, comme un cadre qui doit respecter un préavis.
  • Une chose choquante je trouve, c’est qu’aucun recruteur n’a porté d’intérêt à mon expérience d'indépendante. Pas une question sur les compétences développées, la façon dont j’ai géré la période Covid… Le sens de l’anticipation, mon côté prévoyant… tout cela n’a pas eu l’air de les intéresser. Je trouve que c’est dommage.
Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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