Pourquoi les cadres n'osent pas dire qu'ils vont mal au travail

Sylvie Laidet

ENQUETE – Inquiets et démoralisés, un tiers des cadres exprime un vrai mal-être dans le 3e observatoire Kantar-CFDT. Et le dernier baromètre Apec enfonce le clou : la crainte du licenciement progresse et concerne un quart des cadres en 2021. Et pourtant, ils se taisent et traversent la tempête. Alors pourquoi les cadres n’osent-ils pas dire qu’ils vont mal à cause de leur boulot ? De quoi ont-ils peur ? Nous avons recueilli les points de vue de quatre connaisseurs du monde de l'entreprise aux spécialités qui se complètent : Éric Albert (psychiatre), Christophe Nguyen (psychologue du travail), Denis Monneuse (sociologue) et Bruno Mettling (fondateur du cabinet Topics et ancien DRH d’Orange). Ils invoquent l’excès de loyauté, le défaut d’alliés, la peur du déclassement et les raisons économiques.
Pourquoi les cadres n'osent pas dire qu'ils vont mal au travail

Ils témoignent

  • Christophe Nguyen, psychologue du travail et directeur du cabinet Empreinte Humaine
  • Denis Monneuse, sociologue, directeur du cabinet Poil à gratter et auteur de « Le silence des cadres » (Vuibert)
  • Bruno Mettling, fondateur du cabinet topics et ancien DRH d’Orange
  • Éric Albert, psychiatre et dirigeant du cabinet Uside

Les cadres se taisent par loyauté

Christophe Nguyen

« La moitié des salariés font semblant d’être heureux au boulot alors qu’ils ne le sont pas du tout. Et c’est encore plus flagrant chez les cadres et les managers », observe Christophe Nguyen, psychologue du travail et directeur du cabinet Empreinte Humaine, qui avait déjà tiré la sonnette d’alarme lors du premier confinement sur la détresse psychologique de certains managers.

Parler de leur malaise aurait des répercussions sur la motivation de leur équipe donc ils préfèrent se taire.
Christophe Nguyen, psychologue du travail

Pourquoi les cadres cacheraient-ils davantage leur mal-être au travail que les autres salariés ? « Ils ont le sentiment de devoir être forts, de devoir avoir une attitude de soutien, de résistance et de disponibilité pour leurs équipes. Ils savent qu’ils devraient parler de leur malaise mais on observe une auto-exigence accrue dans cette population. Parler de leur malaise aurait des répercussions sur la motivation de leur équipe donc ils préfèrent se taire », ajoute-il. 

Les cadres se taisent faute de vrais alliés en interne

Les cadres ont majoritairement des carrières très individualistes.
Denis Monneuse, sociologue
Denis Monneuse

Isolés les cadres ? « A leur demande mais aussi contraints par les directions ravies de pouvoir faire du cas par cas, les cadres ont majoritairement des carrières très individualistes, » analyse Denis Monneuse, sociologue, directeur du cabinet Poil à gratter et auteur de l’enquête Le silence des cadres (250 pages parue chez Vuibert en 2014). La solidarité ou l’entraide entre cadres est rare selon ce sociologue : « Chez eux, le sens du collectif est bien moins développé que parmi les employés et ouvriers. Ils savent qu’ils vont trouver peu de soutien ».

Quand on s’exprime sur soi, on s’interroge toujours sur l’usage que les gens vont en faire
Éric Albert, psychiatre
  • Peu de soutien auprès de leurs collaborateurs qu’ils souhaitent protéger et aux yeux desquels ils représentent l’entreprise.
  • Peu de soutien également auprès de leur N+1 quand ce dernier manage à l’ancienne :  « Leur manager est celui qui les a choisis. Donc faire part de son mal-être à son N+1 reviendrait à s’exposer au risque de retomber dans son estime », explique Bruno Mettling, fondateur du cabinet topics et ancien DRH d’Orange.
  • Peu de soutien attendu (ou présumé) du côté des syndicats réputés plus enclins à se mobiliser pour les populations d’employés ou d’ouvriers.
Eric Albert
  • Peu de soutien recherché auprès de la médecine du travail ou des DRH. « Cela varie selon l’ambiance interne mais dans un jeu d’entreprise, on joue toujours quelque chose de son image. Donc quand on s’exprime sur soi, on s’interroge toujours sur l’usage que les gens vont en faire », précise Éric Albert, psychiatre et dirigeant du cabinet Uside., spécialiste des comportements en entreprise.

Quel rôle pour les RH ?

« Il y a une certaine défiance envers les DRH. Les cadres se demandent si leurs propos en lien avec leur mal-être ne pourraient pas être retenus contre eux par la suite », argumente Christophe Nguyen.

« La position des DRH est ambivalente. Ils doivent à la fois faire preuve d’empathie et de compréhension à l’égard des cadres qui requièrent une certaine écoute. Et dans le même temps, faire en sorte que ce type de problème individuel n’ait pas des répercussions négatives sur l’équipe. Avec ces infos en tête, un DRH peut alors pousser le cadre au départ ou le rétrograder », estime Denis Monneuse. Pour l’auteur du livre Le malaise des cadres, « la liberté d’expression était déjà limitée dans les entreprises. Mais avec la crise, c’est pire. Si on se plaint, on risque d’être mal vu et orienté vers la porte ».

 La pair-aidance, une solution contre l’isolement des cadres ?

D’aucuns, comme Bruno Mettling ou encore Christophe Nguyen, plaident pour le développement de la « pair-aidance » au sein même des entreprises. Ce drôle de mot désigne tout simplement des groupes d’échanges entre pairs. Concernés par des situations et des difficultés communes, ils se retrouvent régulièrement pour échanger et s'entraider.

Les cadres se taisent par peur du déclassement

Bruno Mettling

Qu’ils soient experts ou managers, les cadres craignent de passer pour des incompétents s’ils font part de leurs difficultés et/ou malaise dans leur poste. Et l’ancien DRH Bruno Mettling de pointer les méfaits de cette éviction à petit feu qui concerne beaucoup les séniors : « Un expert, autrefois justement protégé par son expertise, peut aujourd’hui être fragilisé par les cycles d’innovation de plus en plus courts qui nécessitent des efforts d’adaptation de plus en plus rapides. De même, les nouvelles méthodes de travail, notamment agiles, bouleversent sa façon de travailler. Là où il travaillait seul, il doit désormais composer avec les équipes commerciale, marketing… c’est une réelle perte de repères. Pour lui, évoquer son malaise revient à reconnaître d’emblée un décalage entre ses compétences et les attendus de sa fonction. En parlant, il s’expose donc à une déqualification », détaille Bruno Mettling.

Par peur d’être frappés par un PSE, les cadres redoublent d’efforts pour entretenir une image positive et montrer leur implication.
Denis Monneuse,

Les cadres se taisent pour des raisons économiques

Jusqu’avant la crise, on parlait officiellement du plein emploi chez les cadres. Mais sur le terrain, combien, notamment de séniors, galèrent à retrouver un job ? Combien subissent le chômage de longue durée ?

Les craintes des cadres augmentent vis-à-vis de leur travail

  • Près d’un quart des cadres se déclare inquiet pour la sécurité de son emploi (+ 5 points en décembre 2020 vs septembre 2020) et une grande majorité des cadres en poste (63 %) considère qu’il serait difficile de retrouver un emploi équivalent en cas de licenciement. Cette crainte du licenciement augmente en particulier chez les plus jeunes (28 % vs 16 %) et chez les séniors (25% vs 19 %). Source : baromètre APEC des intentions de recrutement et de mobilité des cadres - 1er trimestre 2021.
  • 1 cadre sur 3 redoute de perdre son emploi, d'être déclassé ou placardisé. Source : baromètre Kantar-CFDT - 27 Janvier 2021.

« La peur du chômage et avec lui la perte de pouvoir d’achat et la perte d’un certain statut social, n’encourage pas les cadres à exprimer leur malaise », soutient Denis Monneuse. Même s’ils ont l’impression d’être davantage taxés fiscalement et socialement, les cadres préfèrent encore se taire plutôt que de basculer vers une plus ou moins longue recherche d’emploi.

Ce malaise des cadres, leur silence donnent parfois lieu à des faits divers horribles. Ce que Christophe Nguyen qualifie de « passage à l’acte hétéro agressif ». Donc qui vise autrui. Ou « auto agressif comme les suicides ». Plus couramment, cela conduit malheureusement les cadres vers des addictions, des dépressions et des burn out. Ou quand le travail, en temps de crise, rend toujours plus malade.

Sylvie Laidet
Sylvie Laidet

Au quotidien, Sylvie Laidet, journaliste indépendante, réalise des enquêtes, des portraits, des reportages, des podcasts... sur la vie des salariés en entreprise. Égalité femmes-hommes, diversité, management, inclusion, innovation font partie de ses sujets de prédilection.

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