Règles en entreprise : la fin d’un tabou ?

Sylvie Laidet

DECRYPTAGE – Le cycle menstruel ou les douleurs pelviennes des femmes sont de moins en moins tabous dans la société en général. Et les entreprises suivent : les protections périodiques en libre-service font leur apparition dans les toilettes pour femmes, certaines entreprises accordent des congés menstruels... Pour autant, le tabou des règles a-t-il vraiment sauté au travail ? Cadremploi a interrogé des employeurs, des salariés, des associations et des fournisseurs de tampons et autres serviettes hygiéniques pour comprendre les motivations de chacun et les enjeux qui se cachent derrière cette nouvelle attention portée aux menstruations des femmes au travail.

Ils témoignent sur la fin du tabou des règles en entreprise. De gauche à droite et de haut en bas : Clarisse Le Court, Gaële Le Noane, Gaëlle Baldassari, Tanguy Dufournet-Mousserion, Xavier Molinié, Élise Thiébaut, Charles Priou.

Règles en entreprise : la fin d’un tabou ?
Ils témoignent sur la fin du tabou des règles en entreprise. De gauche à droite et de haut en bas : Clarisse Le Court, Gaële Le Noane, Gaëlle Baldassari, Tanguy Dufournet-Mousserion, Xavier Molinié, Élise Thiébaut, Charles Priou.

Ils témoignent

  • Clarisse Le Court, fondatrice et CEO du laboratoire Claripharm
  • Élise Thiébaut, journaliste et autrice de « Ceci est mon sang » (La Découverte Poche)
  • Gaële Le Noane, fondatrice de Marguerite & Cie
  • Tanguy Dufournet-Mousserion, docteur en sociologie du travail, spécialiste des mutations du travail, au Square Research Center
  • Charles Priou, coach recruteur chez Ignition Program, un cabinet de recrutement de hauts potentiels pour start-up
  • Xavier Molinié, DRH de Critizr
  • Gaëlle Baldassari, créatrice de Kiffe ton cycle
  • Un commercial d’une marque de protections périodiques (qui a préféré garder l’anonymat)

Pourquoi les employeurs s’intéressent-ils aux règles de leurs collaboratrices ?

Cycle menstruel, douleurs pelviennes, protections périodiques… on exagérerait en vous disant que les employeurs en parlent sans tabou. Mais disons que ces sujets ont désormais droit de cité dans les boîtes. Et même au plus haut niveau. Pourquoi donc un tel intérêt pour les règles de leurs collaboratrices ?

Les règles, un sujet sociétal

Clarisse Le Court

Dans les faits, on en parle depuis 2016 avec le débat sur la “taxe rose” qui a conduit à la réduction de la TVA sur les protections périodiques. « Le covid a également mis en lumière la précarité menstruelle de milliers de femmes », souligne Clarisse Le Court, fondatrice et CEO du laboratoire Claripharm, spécialisé dans les protections périodiques durables. Le gouvernement a d’ailleurs débloqué des enveloppes budgétaires pour lutter contre ce fléau. La libération de la parole des femmes autour de l’endométriose a fait le reste.  

« Cette thématique des règles est montée dans la société civile, donc les employeurs s’en sont saisis » analyse Élise Thiébaut, journaliste et autrice de « Ceci est mon sang » (La Découverte Poche)

Les règles, un critère QVT et RSE

Les entreprises ont des budgets RSE pour la qualité de vie au travail et l’égalité professionnelle. Et le sujet des règles coche ces deux cases.
Gaële Le Noane, fondatrice de Marguerite & Cie, une entreprise bretonne spécialisée dans la distribution B to B de protections périodiques écoresponsables

Si elles le souhaitent, les entreprises peuvent considérer que le sujet peut sortir de la stricte responsabilité personnelle (en gros, "vos règles, je ne veux pas en entendre parler et elles ne doivent pas interférer dans votre travail") pour devenir un sujet de responsabilité sociale, la fameuse RSE.

Protections hygiéniques gratuites = gain de productivité

Tanguy Dufournet

Indirectement, en offrant des protections périodiques en libre-service, les employeurs espèrent gagner en productivité. « Quand les règles débarquent au boulot que les salariées n’ont rien sous la main, elles doivent soit demander à leurs collègues, soit composer avec du papier toilette en attendant de trouver une autre solution. Cela crée une angoisse et un inconfort évident. En mettant à disposition des protections périodiques dans les toilettes, les employeurs entendent participer au bien-être de leurs collaboratrices. Et donc indirectement à leur productivité », analyse Tanguy Dufournet-Mousserion, docteur en sociologie du travail au Square Research Center.

Protections hygiéniques gratuites = coup de pouce au pouvoir d’achat

Et puis, il y a une motivation financière indéniable : fournir aux salariées des protections hygiéniques gratuites revient à doper indirectement leur pouvoir d’achat et revient moins cher qu’une augmentation ! « C’est un réel coup de pouce financier. Sur une vie, les femmes déboursent en moyenne entre 3000 et 22 000 euros si on prend en compte les protections, les médicaments pour lutter contre les douleurs menstruelles, le détachage des habits… », argumente un commercial d’une marque de protections périodiques, qui a préféré garder l’anonymat afin de s’exprimer plus librement.

Les solutions : que font les entreprises pour « régler » ce sujet des menstruations ?

1/ Offrir des protections périodiques gratuites

Le plus simple et le moins coûteux consiste à mettre des protections périodiques à disposition dans les toilettes des femmes.

Group’hygiène, le groupement français des fabricants de produits à usage unique pour l’hygiène, la santé et l’essuyage, précise que « les protections périodiques sont vendues en quasi-totalité dans les circuits de distribution destinés au grand public. Néanmoins, les fabricants de ces produits constatent une demande qui se développe venant d'entreprises et de collectivités, et de plus en plus d’appels d’offre publics pour ces produits ».

Les distributeurs de protections Marguerite & Cie sont aujourd’hui installés dans 120 entreprises et permettent à plus de 10 000 salariées de vivre leurs règles sereinement au boulot. Claripharm annonce pour sa part une centaine de clients entreprises.

Témoignage : Charles Priou s'active pour faire sauter le tabou des règles dans sa boîte

Chez Ignition Program, il n’y a pas encore de distribution de protections hygiéniques gratuites mais Charles Priou, coach recruteur maison, y travaille d’arrache-pied. Pour confronter les hommes de la boîte à ce sujet encore tabou des règles et des douleurs menstruelles, il a d’abord organisé une collecte interne de protections périodiques remises à des femmes dans le besoin. « Hommes et femmes ont joué le jeu. Certains collaborateurs étaient parfois gênés d’aller acheter ce type de produits. D’autres ont découvert le large choix de marques. En tout cas, cela a ouvert le débat sur le sujet », résume-t-il. Faute de budget disponible, le jeune homme prend d’abord sur ses deniers personnels pour acheter et mettre à disposition des protections périodiques dans les toilettes de ses collègues femmes. « C’était un budget de 12-15 euros toutes les 3 semaines car cela sert essentiellement en cas de dépannage », précise-t-il. Depuis les RH ont pris conscience du sujet et lui remboursent ses achats sous forme de note de frais. Mais Charles Priou ne désespère pas de voir installer un distributeur automatique, voire de la mise en place d’un congé menstruel, comme chez Critizr.

2/ Accorder un "congé menstruel"

Soyons franc : le congé menstruel est loin de faire l’unanimité en France. Il a néanmoins des adeptes dans les entreprises. Après la coopérative "La collective" dont nous parlions dans cet article, la société Critizr a décidé de proposer un tel congé à ses salariés et s'en explique :

Témoignage : le DRH de Critizr instaure un congé menstruel en cas de douleurs

Depuis mai 2022, les salariées de Critizr, spécialiste de la gestion des interactions clients, peuvent bénéficier d’un ou deux jours de congé payé supplémentaire par mois en cas de douleurs ou de pathologie menstruelles, sans nécessité de justificatif médical. « Ce congé menstruel s’est en fait inscrit dans le cadre d’une réflexion autour de la douleur suite à des fausses couches. Depuis sa mise en place, 3 collaboratrices ont chacune posé 2 à 3 jours de congé menstruel. On voit que cela n’est pas récurrent mais seulement mobilisé quand les douleurs sont présentes et rendent le travail impossible. Un simple mail au manager et aux RH suffit pour la prise de ces congés. Pour ne pas stigmatiser nos salariées, nous n’en avons pas fait une problématique féministe mais un sujet centré autour de la gestion de la douleur », explique Xavier Molinié, DRH de Critizr. Et on comprend pourquoi autant de précautions.

Gaëlle Baldassari

Un geste a priori empathique que désapprouve pourtant Gaëlle Baldassari, créatrice de "Kiffe ton cycle", un livre et un programme de formation. « Le congé menstruel revient à renvoyer les femmes sur leur canapé un ou deux jours en considérant la douleur comme normale et sans les accompagner. Pire, cela va à l’encontre de l’empowerment des femmes. 12 jours par an, cela renforce potentiellement les inégalités femmes hommes.».

Élise Thiébaut

Pour sa part, Élise Thiébaut est favorable à « un congé menstruel accessible à tous les salariés, quels que soient leur genre et leur âge. Ce serait admettre que les hommes doivent également faire attention à leur santé et qu’ils ont eux-aussi des cycles hormonaux. Et qu’il n’y a donc pas que le corps des femmes qui pose question. Et pourquoi pas un congé menstruel à la ménopause. Les bouffées de chaleur peuvent également être insupportables ». Cette autrice milite également en faveur d’un don de jours de congé menstruel calqué sur le don de jours RTT entre salariés afin que cela profite aux plus précaires.

Pour Tanguy Dufournet-Mousserion, « ce sujet tabou percute l’universalité des ressources humaines. L’entreprise doit intégrer le fait qu’elle a le droit d’adapter ses services, ses processs… à des groupes particuliers de collaborateurs. C’est déjà le cas envers les salariés handicapés, les collaborateurs parents. Avec l’obligation de féminisation de certains métiers, la loi Rixain… l’entreprise doit devenir un lieu qui ne soit pas hostile aux femmes ».

On le voit le congé menstruel ne fait pas l’unanimité. Entre refus au nom de l’égalité, scepticisme plus cynique ou enthousiasme forcené, ce n’est pas demain la veille qu’il sera généralisé. Contrairement à l’Espagne qui a légiféré sur la création d’un congé menstruel en mai 2022, la France en est encore au stade du débat. En attendant un hypothétique texte de loi, les entreprises composent avec les moyens du bord.

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3/ Possibilité de passer des commandes groupées par les CSE

L’offre de services de Claripharm comprend la mise à disposition de distributeurs mais aussi la possibilité de passer des commandes groupées de protections périodiques par les CSE. Ou encore des codes de réduction individuels pour les salariés, hommes ou femmes.

4/ Proposer des formations pour lever le tabou des règles

La fondatrice de Kiffe ton cycle entend bien convaincre des entreprises de souscrire à ses formations en ligne portant sur des règles et plus particulièrement sur les facteurs générateurs de douleur. Pour l’heure, ses 5000 clientes financent toutes leurs formations à titre individuel.

Programme "Kiffe ton cycle : les premières règles", animé par Gaëlle Baldassari.

Qui porte ce sujet des règles dans les boîtes ?

Le congé menstruel, les demandes de mise à disposition de protections périodiques… émanent parfois de salariés eux-mêmes ou sont portés par la DRH, les responsables RSE, voire les services généraux. Autant d’hommes que de femmes ? Difficile à dire. Sauf à titre d’exemple.

Chez Marguerite & Cie, sur les 82 demandes entrantes des 5 derniers mois, 33 émanaient d’hommes. « Quand j’ai essuyé des refus pour l’installation de nos solutions de distributeurs, ils venaient de femmes », constate Clarisse Le Court. « Les femmes plus âgées seraient même plus dures sur ce sujet des règles que les hommes. J’ai déjà entendu « qu’elles fassent comme moi, qu’elles se débrouillent toutes seules avec leurs règles », regrette un commercial du secteur.

Sylvie Laidet
Sylvie Laidet

Journaliste indépendante, je réalise des enquêtes, des portraits, des reportages, des podcasts... sur la vie des salariés en entreprise. Égalité femmes-hommes, diversité, management, inclusion, innovation font partie de mes sujets de prédilection.

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