Corporate (Nicolas Silhol) : « Dans l'entreprise, chacun reste responsable »

Publié le 05 avril 2017 Sylvia Di Pasquale

[Interview video] On a toujours le choix de décider jusqu’où aller dans le compromis avec ses valeurs. C’est le message du film Corporate sorti ce mercredi dans les salles, qui dénonce une entreprise qui broie ses salariés. Jeroen Bent, un dirigeant plutôt humaniste, a rencontré le réalisateur Nicolas Silhol sur le plateau de l’Invité RH.

Rencontre sur le plateau de l'Invité RH de Nicolas Silhol, réalisateur de Corporate (sortie le 5 avril dans les salles) et Jeroen Bent, co-fondateur de PASàPAS, PME classée 2ᵉ au palmarès 2017 des Great Place To Work.

Cadremploi : Pourquoi avoir choisi le thème du travail pour votre premier film ?

Nicolas Silhol :  mon papa est consultant en ressources humaines et je parle avec lui depuis mon plus jeune âge des questions de management, des questions de relations humaines en entreprise. C’est vraiment un sujet qui m’intéresse.

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Jeroen Bent, vous co-dirigez une PME. Pourriez-vous diriger une entreprise comme celle du film ?

Jeroen Bent : oui, sans problème, j’aime bien diriger. Une entreprise mondiale de 90 000 employés, oui c’est un défi qui m’aurait fait plaisir. Mais je ne pense pas que je l’aurai dirigée de cette façon-là.

 Si vos actionnaires vous avaient demandé, comme dans le film, de virer 10% de l’effectif, est-ce que vous auriez pu refuser de le faire ?

JB : on peut toujours refuser. C’est pour cela que le film Corporate est intéressant. L’entreprise est un environnement que j’adore. Quand je suis allé voir le film, je m’attendais à une caricature de plus sur l’entreprise, un traitement à la française où on dénigre le profit, etc. Mais en fait, ce film est beaucoup plus subtil que cela. Cette responsable RH a besoin de bosser, elle est dans un contexte où elle ne se trouve pas forcément à l’aise mais elle fait le job comme on dit. Comme dans beaucoup de circonstances dans notre vie, on a le choix : celui de décider jusqu’où aller dans le compromis. Comme les gens en 40 en France devaient aussi se poser cette question. Elle a fait ce choix.

Emilie, joué par Céline Sallette dans le film, fait le job que son chef, joué par Lambert Wilson, lui demande de faire, à savoir pousser les salariés à démissionner pour éviter de les licencier. Et manager par la terreur.  Ce mécanisme au cœur du film a-t-il été nourri par les observations de votre père au cours de ses missions en entreprise ?

NS : Pas le mécanisme dont vous parlez. Mais mon père, qui a toujours été l’artisan d’une vision humaniste des rapports en entreprise, a plutôt inspiré le parcours que fait le personnage d’Emilie, la responsable RH.  C’est un parcours positif et c’est important de le souligner.

Quelle était votre intention en faisant ce film ?

NS : Je voulais faire le constat de certaines pratiques et les décrire avec le plus de rigueur possible. Tous les outils de management qui sont décrits dans le film sont réels, comme la courbe du deuil, les mobilités forcées, les évaluations comportementales… même jusqu’à certaines scènes de training, quand un RH s’entraine à proposer une mobilité à un salarié qui aura du mal à l’accepter parce que sa mère est malade. Mais ce qui m’importait personnellement, c’est de dire qu’on peut faire un choix, on peut à un moment donné s’inscrire en rupture. Ce qu’on essaie de mettre en évidence dans ce film, c’est qu’il y a un système. Mais quand on renvoie à un système, on renvoie à une sorte de fatalité comme si on déresponsabilisait tout le monde, en disant « c’est comme ça, il y a des victimes… » Nous voulions pointer qu’il y a des gens qui décident de mettre en place ce système. Et puis il y a des gens qui, au quotidien, le mettent en œuvre et qui font le sale boulot. Ceux-là ont une responsabilité et peuvent dire « ben non, ça je ne veux pas le faire ».

En interviewant vos acteurs l’autre soir dans l’émission On n’est pas couché, Iann Moix a dit « On se demande si l'entreprise n'a pas été créée pour que la perversion humaine puisse s'y dérouler en toute liberté". Vous avez montré la perversion humaine à l’œuvre dans le film…

NS : oui mais on a essayé d’éviter ce genre de généralisation. Le film reflète un système de management particulier, qui a existé. Donc ça ne résume pas l’entreprise en général, pas du tout, je suis convaincu qu’il y a des tas de gens, comme Monsieur [en désignant Jeroen Bent)], qui mènent des politiques de management et des politiques RH positives, j’en suis profondément convaincu. On a essayé d’éviter tous ces écueils-là. Le film n’est pas aussi simpliste. On essaie surtout je crois, de poser des questions. Des questions compliquées. Etablir un lien entre la mort d’un salarié et ses conditions de travail, ça ne va pas de soi du tout et c’est tout l’enjeu du film. Il n’y a aucune réponse simple. Après on fait de la fiction aussi, on n’est pas dans un documentaire.

Vous sentez-vous responsable de diffuser une vision de l’entreprise qui est assez anxiogène et déshumanisante ? Les DRH venus assister à la projection de votre film organisée par l’ANDRH vous l’ont reproché…

NS : oui on m’a reproché de participer à une sorte de RH bashing. Non je ne me sens pas responsable de l’image des RH, pas du tout. Et je raconte une histoire qui est précise, qui ne résume pas le monde de l’entreprise.

Inspirée de quels faits réels ?

On s’est inspiré de France Telecom. La plupart des outils que l’on a décrit viennent de France Telecom mais pas tous. L’évaluation comportementale par exemple vient d’autres entreprises privées.

Qui vous a donné les copies des documents RH que l’on voit dans le film ?

NS : on a enquêté auprès de responsables RH, de managers et de l’inspection du travail. Lambert Wilson prononce une phrase au début du film et dit « les outils ne sont ni bons ni mauvais. C’est la manière dont on s’en sert qui fait la différence. » Encore une fois, on essaie de ne stigmatiser personne et surtout le parcours de cette RH est positif. Elle prend ses responsabilités au sein d’un système. Elle se retourne contre ce système ; et c’est ce parcours que l’on souhaite valoriser car il est positif selon nous.

Pensez-vous que ce film peut être utile ?

JB : oui il est utile dans la façon d’aborder l’humain. C’est vrai qu’elle fait un parcours positif. Mais il fallait quand même la mort d’un salarié pour qu’elle change. Est-ce qu’elle aurait changé sans ce « couac » ? Cela me semble moins évident.  Après cette mort elle se demande d’abord comment elle peut sauver sa peau et ne pas être la seule qui va trinquer dans cette affaire. Elle préfère une responsabilité partagée parce que sa propre responsabilité est peut-être trop lourde à porter. Mais je pense que le débat est vieux comme le monde. Depuis Rousseau… Est-ce que l’homme est bon, est-ce qu’il est mauvais, est-ce que la société le rend meilleur... La vérité, celle que j’ai vue en entreprise, c’est que l’on peut faire sortir ce que l’on a de mieux comme ce que l’on a de pire dans le système. Et l’on a chacun une responsabilité dans ce mécanisme. Je suis là pour témoigner que l’entreprise peut être un lieu fantastique de rencontres et de travailler ensemble. Et même d’absence de racisme parce qu’on connait l’autre, parce qu’on travaille avec.

Et sur l’image de l’entreprise dans ce film ?

JB : ce qui est un peu dommage c’est que l’entreprise est souvent stigmatisée dans les films en général et rarement mise en exergue. Sauf peut-être dans le documentaire Demain. Ou dans La Liste de Schindler. Mais sinon, son image n’est pas très sympa.

NS : comprenons-nous bien, j’assume complètement le film que j’ai fait mais je ne suis pas responsable de l’image de RH.

Est-ce que vous auriez pu faire un film sur une « great place to work », une entreprise comme celle de Jeroen Bent, même si comme le disait Jolivet « quand l’histoire est trop belle, il n’y a pas d’histoire » ?

NS : c’est ce qu’on a tendance à dire. Mais encore une fois, ce qui compte c’est le parcours. Où commence le film et où il se termine. Il faut une courbe, celle-ci peut être négative ou positive.  Moi je pense que le message du film si tant est qu’il y en est un c’est : « chacun est responsable ». Une fois qu’on a dit a dit ça, tout est possible.

Pourquoi le dirigeant de l’entreprise n’est-il présent qu’au travers d’un écran de télévision ?

NS : on montre cette chaîne de responsabilités à partir du N+1, le manager du service, ensuite Emilie, ensuite le DRH et après le personnage dans la télé. On s’est arrêté à lui mais on aurait pu continuer.

Avez-vous déjà travaillé dans une entreprise ?

NS : Non mais j’ai fait des films d’entreprise, qu’on appelle « corporate ». Donc j’étais un peu familier de cet univers, j’ai traversé beaucoup d’entreprises très différentes. J’ai été initié et j’ai dû intégrer les codes de la communication d’entreprise puisque je faisais des films pour servir cette communication

Est-ce que chez PASàPAS, l’entreprise que vous co-dirigez, on peut être corporate sans être menteur, veule, malhonnête, etc.

JB : évidemment mais je vais repartir du film : on ne peut pas nier la réalité qui est décrite dans ce film-là. Ces situations existent : à un moment donné, si la décision est prise de supprimer 10% de postes en trop, c’est au DRH de résoudre le problème. Faire un PSE c’est chiant et c’est long. Licencier 9000 personnes, ça coûte super cher. Que peut-il faire ? Attention, je ne suis pas de ceux qui prônent la souplesse et je pense qu’il faut protéger le salarié. Mais face à cette situation-là, on le voit bien dans le film, le DRH est poussé à mettre en cause non pas seulement l’homme dans la fonction mais l’homme lui-même.  Il trouve des ficelles pour détruire l’individu afin qu’il démissionne. Et ça c’est inadmissible.

Votre film parle aussi de la place du travail dans la vie de chacun. Selon vous, quelle place ne doit-il pas avoir ?

NS : dans la mesure du possible, il faut éviter que votre travail vous conduise à faire des choses en complet désaccord avec vos propres valeurs. C’est un peu ça que raconte le film. Ce qu’on amène avec ce titre de Corporate, c’est que le personnage de Céline Sallette s’est coupé complètement de ses ressentis, de ses émotions, de ses valeurs pour épouser celles de l’entreprise. Donc elle est amenée à faire des choses en contradiction avec elle-même.

Et ce que montre votre film, c’est qu’il est possible de se réhumaniser ?

NS : c’est le positionnement d’un individu par rapport à un système. Au début, elle est un agent du système, c’est une fonction, un costume, elle joue son rôle sans se poser de questions. A la faveur de ce drame, elle se réhumanise, elle se reconnecte avec ses émotions, ses ressentis et ses valeurs.

Il y a une parenté entre votre film et Toni Erdmann, le film de l’Allemande Maren Ade. Dans son film, le personnage de la consultante façon wonderexecutive woman  s’est justement complètement déconnectée de ses ressentis. Mais elle fait aussi un pas de côté grâce à son père. Mais dans votre film, personne n’aide Emilie à sortir du système…

NS : C’était important pour nous que le personnage d’Emilie fasse son parcours toute seule. Mais il y a l’inspectrice du travail. Qui est dans un duel qui tourne un peu au jeu de miroir et qui est effectivement son interlocuteur, son aiguillon. Elle est entourée, certes, par son mari aussi qu’elle met tardivement au courant de la situation. C’est un anglo-saxon qui dit « sheet happens », ça arrive…

Quel est le plus beau compliment qu’on pourrait faire sur votre film ?

NS : qu’il est utile. Je le vois au fil des avant-première que nous avons faits pour accompagner le film, il est sujet à débat. C’est pour cela aussi qu’on l’a fait, pour discuter, pour créer un espace de débat, de dialogue. Mais on a aussi recueilli des témoignages qui sont très forts. La libération de la parole racontée dans le film se poursuit dans la salle. Pour moi c’est très fort.

Ce film peut-il alerter ?

JB : le film est super utile pour tout le monde. Bien sûr les gens qui subissent ce genre de situation peuvent se dire « je peux libérer ma parole car ce n’est pas normal ce que je vis. » mais c’est aussi très utile aux dirigeants. Comme vous le dites très justement, il ne faut pas aller contre ses valeurs. Le problème, c’est qu’il n’y a pas une lumière rouge qui s’allume pour alerter. Il y a toute une zone de compromis dans laquelle on se dit « je peux encore le faire ». Le film peut servir à s’interroger jusqu’où aller, à quelle frontière des compromis s’arrêter pour ne pas devenir quelqu’un comme eux.  

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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