Sylvain Dhenin, chasseur de dirigeants : « En 2020, Covid oblige, les entreprises ont fait le choix du conservatisme »

Sylvia Di Pasquale

INTERVIEW – C’est plus qu’un chasseur de têtes, c’est une star dans son domaine. Mais Sylvain Dhenin est surtout un homme de l’ombre. Une discrétion appréciée des grands PDG qu’il a recrutés. La venue de Carlos Tavares chez PSA ou de Ben Smith à la tête d’Air France-KLM, c’est lui. Il a la confiance de ces boss qui restent en contact avec lui. Le cabinet Heidrick & Struggles, où il officie, vient de publier la 7e édition de son étude sur les critères de nomination des CEO, avec un focus sur l’impact de la crise sanitaire. Il commente les profils de ces grands dirigeants arrivés à la tête des entreprises en France cette année, de leur séniorité à leurs origines, de leurs diplômes à leur genre, en passant par leur expérience à l’international. Mais bien évidemment, nous lui avons également demandé quel était son rôle dans les choix de ces big boss.

Sylvain Dhenin, Associé chez Heidrick & Struggles, responsable de la practice CEO & Boards pour l’Europe & l’Afrique

La chasse de dirigeants a continué en 2020

Cadremploi : Vos bureaux sont à Bruxelles mais vous êtes venus à Paris aujourd’hui. Pour quelles raisons ?

 Sylvain Dhenin : « J’ai de bonnes raisons d’avoir brisé le confinement pour rencontrer quelques clients et des candidats mais je ne peux pas vous en dire plus (sourire). En dépit de cette situation inédite pour tout le monde, les entreprises sont toujours très actives dans les recrutements.

7e édition de l’étude « Route to the top »

Le cabinet Heidrick & Struggles vient de publier la 7e édition de son étude « Route to the top »* ou comment on devient PDG en 2020. …

C’est une étude qui, sous un angle statistique, donne les grandes tendances sur l’évolution du profil des CEO dans le monde. On étudie les parcours antérieurs des PDG et nous en déduisons des tendances.

Les PDG 2020 sont plus séniors

On observe une prime à la séniorité des PDG cette année, vous confirmez ?

Oui, avec la crise sanitaire, on assiste à un retour aux basiques. La part de PDG déjà expérimentés a explosé depuis mars 2020 : elle est passée de 44 à 63 %. Dans les situations de crise comme celle que nous vivons, les entreprises sont plus conservatrices, plus enclines à aller vers des valeurs sûres, donc des personnes qui ont déjà une expérience réussie et qui peuvent les rassurer.

Les PDG 2020 viennent moins de l’interne

Autre enseignement, 47% des nouveaux PDG ont été recrutés à l’extérieur, comment l’expliquez-vous ?

C’est assez logique. Comme les entreprises sont plus conservatrices et se tournent vers des expérimentés qui les rassurent, elles les trouvent moins en interne.

Les pays latins attirent moins de CEO étrangers que les anglo-saxons

Y-a-t-il davantage de CEO étrangers nommés en France ?

Un peu plus, même si la France reste assez en retrait par rapport aux pays anglo-saxons. La langue est un facilitateur énorme et beaucoup de patrons australiens, anglais, américains tournent dans ces pays, ce qui augmente le pourcentage. En revanche, si on compare la France avec l’Espagne ou l’Allemagne qui ont des langues très ancrées, on observe des pourcentages similaires.

Une baisse choquante des nominations de femmes CEO en 2020

Parmi les CEO nommés cette année en France, citons Luca de Meo chez Renault, Arvind Krishna chez IBM, Elie Girard chez Atos, Laurent Favre chez Plastic Omnium, Chris Kempczinski chez McDonald's…

Ce sont des hommes que vous citez mais on peut aussi citer des femmes : Catherine MacGregor, la nouvelle directrice générale d’Engie, Marie-Ange Debon, la nouvelle directrice générale de Keolis…

Mais reconnaissez que c’est une baisse vertigineuse pour les nominations de femmes ?

Oui et c’est un des enseignements de l’étude qui nous a choqués : avec la crise, on est retombé à 3% de nominations de CEO femmes alors qu’on était à 12% avant le confinement. Cette chute s’explique par ce que l’on disait juste avant : comme il y a très peu de femmes CEO et que les entreprises vont chercher des valeurs sûres, les conseils d’administration deviennent plus conservateurs avec cette crise. Maintenant il va falloir travailler car ce pourcentage de 3% est catastrophique.

Quelles femmes pourraient être PDG demain selon vous ?

Des femmes avec du talent, il y en a beaucoup ! Chez nos clients en tous cas, je constate une vraie prise de conscience.  Les conseils d’administration, sous l’impact de la loi Copé-Zimmermann, se soient beaucoup féminisés. Ces instances définissent la stratégie future de l’entreprise et mettent de plus en plus de pression sur le management. Heureusement qu’il y a des femmes à l’intérieur pour casser ce plafond de verre qui permet à d’autres femmes de se développer.

Mais il n’y a pas encore de pression sur les comités de direction…

Elle est en train d’arriver par les conseils d’administration et la pression du gouvernement. Les entreprises – en tous cas, celles que je connais –  font un énorme travail pour identifier les talents en interne et en externe. Conséquence : beaucoup de femmes à des postes intermédiaires sont en train d’émerger, dans des directions de division ou des directions financières notamment. C’est plutôt bon signe. Le mauvais signe, c’est seulement 3% des femmes nommées à la tête des entreprises cette année. J’espère qu’on sera à des niveaux bien plus élevé dans les cinq ou six prochaines années.

Votre prochaine « plus belle » mission sera-t-elle de faire nommer davantage de femmes PDG ?

Absolument. Nous mettons systématiquement des femmes dans les short lists (sélection de candidats) à la demande de nos clients. Heidrick & Struggles a pris l’engagement de proposer 50% de femmes dans les conseils d’administration. Il nous faut aussi le faire pour les comex.

Aviez-vous vu ce film Numéro une, réalisé par Toni Marshall qui racontait le combat d’une femme, incitée à prendre la tête d’une entreprise du CAC 40 ? Et qui montrait aussi l’autocensure féminine.

Non, je ne l’ai pas vu. Mais l’autocensure des femmes existe réellement, j’en ai encore de récents exemples. Les clubs de femmes font un travail formidable mais la féminisation des instances dirigeantes n’est pas que l’affaire des femmes. Les entreprises doivent y associer les hommes, c’est évidemment l’avenir.

L’avantage MBA pour les PDG français

Faut-il être très diplômé pour devenir CEO en 2020 ? Alors que François-Henri Pinault ou Serge Papin n’ont même pas le bac et que Marc Zuckerberg ou Bill Gates n’ont même pas fini la fac…

Les gens que vous citez sont des entrepreneurs et effectivement ces profils sont moins diplômés. Mais quand les entreprises grandissent et deviennent des multinationales, elles doivent embrasser la complexité du monde et se confronter à des concepts plus complexes. Souvent, elles s’entourent alors de profils diplômés, plus internationaux, qui ont fait des MBA ou des écoles d’ingénieurs.

Avoir un MBA, ça marche toujours ?

Oui et même plus qu’auparavant. En France, la proportion de MBA chez les directeurs généraux a tendance à s’accroitre et est plus forte que dans d’autres pays.

Les voies royales pour accéder au poste de CEO

Quelles ont été les routes les plus « soyeuses » pour décrocher un poste de PDG en 2020 ?

Mis à part, le fait d’avoir été déjà CEO ailleurs, nous observons 2 grandes voies royales pour évoluer vers des fonctions de CEO en 2020 : soit siéger en tant que CFO (directeur financier) dans un comex – ils ont accès à l’information financière, ils comprennent la stratégie de l’entreprise, les projets de fusion-acquisition, et maitrisent le dialogue avec les marchés financiers. Et l’autre voie royale, c’est d’occuper une fonction opérationnelle de COO (directeur des opérations) ou de patron d’une grande division avec accès au business.

Quels profils chassez-vous en particulier pour vos clients en ce moment ?

En priorité ceux qui développent leurs compétences à l’international. Il y a encore vingt ans, on pouvait avoir fait tout son parcours à l’intérieur du périphérique et devenir PDG. C’est impossible aujourd’hui. Des entreprises comme Danone, Cap Gemini ou Bureau Veritas ne font qu’une part infime de leur chiffre d’affaires en France et elles ont besoin d’avoir des profils internationaux qui comprennent l’évolution du monde. On voit de plus en plus de CEO, y compris dans les nominations de cette année, qui ont de vraies expériences internationales. A titre d’exemples, Aiman Ezzat, le nouveau DG du groupe Cap Gemini issu de l’interne, a vécu aux Etats-Unis ; Laurent Favre chez Plastic Omnium n’a quasiment pas exercé en France ; ou encore Catherine McGregor qui a un profil très international chez Schlumberger. La capacité de ces dirigeants à comprendre le monde dans sa diversité culturelle est primordiale.

Quel est le rôle d’un chasseur de têtes en 2020 ?

A ces niveaux de responsabilité, est-ce que des aspirants PDG vous contactent ?

Oui, bien sûr. Dans une carrière, il peut y avoir un accident, un départ suite à une fusion, l’envie d’enrichir son expérience en prenant un poste d’administrateur… Donc oui, mêmes à ces niveaux de poste, des candidats nous contactent.

Est-ce que vous vous sentez utile dans ce métier ?

Notre métier a permis d’abolir la tentation du « Old Boy Network ».  Les réseaux des « vieux amis » ont volé en éclat avec l’internationalisation des entreprises, mais aussi avec la pression pour une meilleure diversité ethnique ou de genre. Le « coup de cœur » n’est pas toujours le meilleur choix. Les entreprises font appel à des cabinets de chasse comme le nôtre pour objectiver les choix qu’elles font en matière de promotions internes – via nos assessments – ou de recrutement externes mais aussi pour notre capacité à contacter des candidats dans le monde entier.

Votre différence à vous Sylvain Dhenin ?

J’essaie en tous cas de ne pas avoir d’idées préconçues sur l’univers dans lequel on peut aller chercher des candidats ou sur leur profil. Aucun dirigeant n’est parfait. Notre valeur ajoutée, c’est d’évaluer, au-delà des forces – surtout les points de faiblesse sur lesquels l’entreprise devra l’aider une fois en poste.

Quel est le défaut que vous n’avez pas et que vos clients apprécient ?

Je ne me sens pas une « star » (rires). Une star, ça brille et je préfère rester dans l’ombre. Il faut à la fois de l’assurance et de l’humilité. Je n’ai pas de volonté de pouvoir donc j’essaie d’apporter le meilleur conseil à mes clients sans vouloir se mettre à leur place.

Restez-vous en contact avec les PDG que vous avez recrutés ?

Oui avec la plupart d’entre eux. J’espère qu’ils ne m’en veulent pas (rires). Je pense souvent à Ben Smith que nous avons recruté, chez Air France-KLM. Je pense qu’il a la vista, l’énergie et l’optimisme, même dans cette période extrêmement compliquée que subit le transport aérien, pour entrainer les équipes.

Vous êtes sûr qu’il ne vous en veut pas ?

Allez savoir…

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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