Bonus et bouche cousue

Sylvia Di Pasquale

C'est drôlement compliqué, une crise. C'est coton à comprendre un système financier tout entier qui s'effondre. C'est difficile d'en faire une histoire simple, avec des gentils et des méchants, des grigous et des innocents. La tentation de la simplification est grande et plutôt efficace quand elle se met en place. Alors tout le monde y succombe pour le plus grand soulagement de chacun.

Prenons ces PDG de constructeur ou d'équipementier automobiles, partants et parachutés. Prenons encore ce PDG de grande banque et ses compères banquiers et bonussés. Voilà de bonnes têtes de coupables. Suffit des les livrer à la vindicte. ça soulage de mettre un visage sur nos maux. En plus, ces messieurs sont d'excellents clients. Des coupables pour de vrai, plutôt naïfs, sautant à pieds joints dans le premier piège tendu, et restant droits dans leurs Weston sitôt le courroux venu.

Evidemment, la campagne politique et médiatique dont ils sont victimes était amplement prévisible. Ces messieurs pouvaient parfaitement se passer des millions d'euros de prime qui devaient leur être versés. En se contentant de leur salaire ou en quittant la tête de leur entreprise sans parachute, ils ne risquaient pas pour autant d'encombrer les queues des restos du cœur au début de l'hiver prochain. Mais la vindicte politique et les lancers de tomates virtuelles qui l'accompagnent sont un peu trop appuyés pour être totalement honnêtes.

Et si ces têtes de turc arrangeaient tout le monde ? Et si le pouvoir politique comme le pouvoir économique étaient plutôt ravis de l'aubaine ? Le sport qui consiste à livrer au peuple mécontent des têtes au bout d'une pique est pratiqué depuis l'Empire romain. Et à chaque crise, ces fondamentaux de la politique sont de retour. C'est, de tout temps, une bonne façon de focaliser les rancœurs. Mais cette crise-ci, et ses têtes de turcs, pourrait bien créer une situation inédite.

Car les multiples affaires des bonus pourraient bien faire l'affaire des entreprises elles-mêmes. Pour une raison très simple. Les bonus ne concernent pas que les dirigeants, mais entre 3 000 et 5 000 cadres des grandes entreprises, notamment des banques. Ces primes sont bien souvent contractuelles et constituent la part variable de leur rémunération. Impossible donc d'y déroger. Sauf si un décret d'Etat oblige l'employeur à revoir ses contrats de travail (1).

Et c'est bien ce qui pourrait se passer dans les prochains temps. En poussant le bouchon à l'extrême, on pourrait parfaitement imaginer que des directeurs d'agences bancaires ou que les responsables de succursales de constructeurs automobiles français (filiale à 100% du constructeur) doivent renoncer à leur prime annuelle sur objectif, pourtant indissociable de leur salaire annuel (loin d'être mirobolant), puisque les entreprises qui les emploient viennent d'être aidées par l'Etat. Les économies ainsi réalisées seraient importantes et l'on peut imaginer sans peine, que les grandes entreprises françaises, pourraient renoncer assez facilement à leur versement. De là à imaginer que les fuites des affaires livrées à la presse ces temps-ci sont savamment orchestrées par les entreprises elles-mêmes, c'est un pas que nous ne franchiront pas. Bonus et bouche cousue.

Sylvia Di Pasquale © Cadremploi.fr - 30 mars 2009

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

Vous aimerez aussi :