Bouge de là

Publié le 12 mars 2007 Sylvia Di Pasquale

On est au parfum. On sait que c'est l'année ou jamais de changer de crèmerie. Que les vannes de l'emploi sont ouvertes en grand. Qu'on n'avait jamais vu ça depuis les Trente Glorieuses. Qu'entre 207 000 et 220 000 emplois cadres vont se libérer en 2007. Mais voilà, on se demande si on doit sauter dans le train du changement.

C'est qu'on est plutôt bien sur le quai de notre petite gare. Dans notre entreprise de tous les matins. On y a des copains, depuis le temps. De l'ancienneté aussi. C'est pas rien. Et puis, le boulot, on le fait les yeux fermés, sans se poser trop de questions. Tout roule, on vous dit. Notre N+1 ? On a passé nos dernières vacances avec lui, alors pensez bien qu'il ne va pas nous faire d'entourloupes. Tiens, le dernier entretien d'évaluation, on l'a fait au couscous du coin, à dégoiser sur les collègues. Tranquille, on vous dit. Le super boss ? Il est comme nous : « Pour tenir longtemps, il faut avancer doucement » qu'il dit à tout bout de champ.

Evidemment, on ne sait pas de quoi après-demain sera fait. Mais qui le sait ? Bien sûr qu'on n'est pas sûr que les actionnaires n'aient pas un jour la malencontreuse idée de nous vendre à ce groupe finlandais qui grignote des parts de marché d'année en année. L'évolution de carrière ? C'est un truc de jeunes loups, ça. Nous, on s'est fait une place au chaud et on s'y cramponne. Pas comme ce Durand.

On n'a jamais accroché avec lui. Il ne tient pas en place. Quatre ans à peine qu'il est resté chez nous. Il est parti chez un concurrent, même pas leader du marché. Et le pire, c'est qu'il n'a même pas réussi à augmenter son salaire au moment du transfert. Comprends pas. Lui, toujours fanfaron, nous a expliqué au moment de son pot de départ, qu'il avait signé parce que c'était un poste complètement différent, que ça lui donnerait une « double compétence ». Il parlait toujours comme ça, Durand, comme dans un bouquin de management. Depuis, on l'a revu, une fois. Il est passé à l'improviste. Le pauvre, dans son nouveau job, il n'avait même pas de voiture de fonction. Il se trimballait dans une vieille guimbarde qui aurait rendu un ferrailleur dépressif. Mais, lui, il gardait toujours le sourire. Sûrement pour ne pas perdre la face. On s'est marré. Surtout, on s'est tous demandé pourquoi il était parti.

Jusqu'à ce matin, on a reçu un mail. Il disait que nos actionnaires avaient vendu la boîte. Mais pas aux Finlandais. A un autre concurrent. Evidemment, comme c'est souvent le cas dans une telle situation, le super boss a été viré. Son remplaçant arrive la semaine prochaine. On le connaît déjà, mais ça ne nous rassure pas. Le remplaçant, c'est Durand.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

Vous aimerez aussi :