Bourreaux de travail

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Sylvia Di Pasquale

15/03/2010

Mercredi soir, renoncez à tout. A 20h35, c'est canapé, France 2 et téléphone en mode silencieux. Car le 17 mars, à cette heure, la chaîne remplit son office de service public avec une soirée proposée par le documentariste Christophe Nick. Au programme : une version jeu télé de l'expérience de Milgram. Petit rappel.

Des volontaires sont poussés, par des scientifiques dans la version originale de 1960 et une animatrice télé dans le remake de 2010, à infliger des décharges électriques à de pauvres participants en cas de mauvaise réponse, jusqu'à leur imposer une décharge mortelle. Évidemment, dans les deux cas, il n'y a pas le moindre coup de jus et l'électrocuté est un comédien. Mais l'opération bidon permet de tester, entre autres, la soumission des participants et leur capacité de résister à une injonction, qui dans ce cas précis, les incite à donner la mort, à l'aide d'une décharge de 460 volts - cette tension étant clairement signalée sur la manette.

Et les résultats du "Jeu de la mort" ont de quoi faire frémir : à la télé, 80 % des participants (contre 61 % chez Milgram) sont allés au bout du processus, malgré les cris des suppliciés. Bien sûr, cette émission est destinée à nous mettre en garde sur les pouvoirs de la télévision. Mais son propos va bien au-delà. Il est même beaucoup plus intéressant lorsqu'on l'élargit aux rapports dominés - dominants et aux rapports sociaux que chacun côtoie ou subit, selon qu'il s'en arrange ou qu'ils l'écrasent. Une expérience qui nous place aussi face aux humiliations et aux exactions qu'on cautionne, qu'on subit ou auxquelles on résiste. Du coup, l'expérience de Milgram et de Nick se transpose facilement dans la vie en général et au boulot en particulier.

Tout doux, du calme, et on évite d'injurier l'éditorialiste. Évidemment, aucun manager ne demandera à l'un de ses collaborateurs d'infliger un coup de châtaigne mortel à qui que ce soit. Pour autant, certaines petites lâchetés accumulées par quelques milliers de salariés ont parfois de sacrées conséquences. Et certains cautionnements peuvent s'avérer plutôt problématiques. Tenez, prenons ce cadre marketing chez ce grand pétrolier. Évidemment, il n'y est pour rien si son employeur renfloue à coups de pots de vin une junte au pouvoir dans une dictature dont il exploite le sous-sol. Et ce contrôleur de gestion chez un grand fabricant de missiles. Il ne tue personne, puisqu'il se contente de vérifier que le prix de revient des logiciels utilisés par les ingénieurs est le meilleur du marché. Pas responsables, pas coupables.

Et personne, sauf quelques furieux, ne leur reprochera quoi que ce soit. Ils n'ont même pas besoin de s'inventer un autre job dans les dîners en ville ou lors des visites à leur mère. Mieux : les mêmes regarderont peut-être la télé mercredi soir. Et comme tout le monde, ils s'offusqueront du fait que 80 % des candidats du faux jeu télé appuient sur le bouton qui envoie des coups de jus, tout en expliquant qu'ils ne faisaient qu'obéir, et qu'ils n'étaient qu'un maillon d'une grande chaîne.

Sylvia Di Pasquale © Cadremploi.fr - 15 avril 2010

Jeux télé

Dessin de Charles Monnier © Cadremploi.fr

13

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ricool

19/07/2010

à 22:36

Tant qu\'il y aura des idiots qui regardent des émissions débiles, il y aura des vieux sur un banc, pour faire des commentaires:
t\'aurais appuyé toi?
\"l\'esprit critique\" n\'est pas une matière enseignée à l\'école.

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BAROTH

19/03/2010

à 13:11

Au-delà du point de savoir à qui nous donnons autorité aujourd'hui (la télévision semble en bonne position…), il est important de comprendre comment nous avons été programmés par notre éducation, à obéir.

Que font les parents face à un enfant qui n'a pas faim, donc sait parfaitement quels sont ses besoins primaires ?
Il lui imposent de manger pour faire plaisir (rassurer): « une cuillère pour maman, une cuillère pour papa … »

Il en est de même avec les émotions ressenties. Il apprend à ne pas montrer sa colère, sa tristesse…

Il entend même parfois, « en faisant cela, tu vas tuer ton père…ou ta mère ». Il intègre la culpabilité.

Il expérimente ainsi la nécessité de faire ce qu'on lui demande, pour être aimé.

Toute l'éducation de l'enfant tend, bien qu'involontairement, à le programmer pour qu'il confonde l'être et le faire.
Or, nous ne sommes pas nos comportements, nous avons des comportements, dont les motivations profondes, nous l'avons vu, ne sont pas maîtrisées, sont inconscientes, sont issues de nos expériences de vie, de nos besoins insatisfaits…
Les candidats se sont comportés en bourreau, mais ne sont pas intrinsèquement des bourreaux. Ils se sont aussi comportés en sauveur, en essayant d'aider leur partenaire de jeu.

Ainsi, dans l'avenir, même en tant qu'adulte nous sommes habitués à faire ce qui est demandé même s'il cela ne correspond ni à nos besoins, ni à nos émotions, ni à nos valeurs pour :

- être aimé, apprécié : le jugement d'autrui nous semble primordial
- ne pas être rejeté d'un groupe, car le besoin d'appartenance est un des besoins fondamentaux
- ne pas nous sentir coupable, notamment de désobéir, il s'agit du jugement sur nous-même à l'aune des schémas éducationnels

Le ressort de l'autorité est la déresponsabilisation, elle évite de se sentir coupable aux yeux des autres et de soi-même. « Faites, l'autorité prend l'entière responsabilité des conséquences… »
Être responsable, c'est donner ses propres réponses face à un choix et en assumer les conséquences.
Il est très confortable de ne pas se sentir responsable.

Alors, comment apprendre à dire NON ?

En apprenant à s'affirmer.
S'affirmer, c'est reconnaître ses propres besoins, c'est réfléchir à ses propres valeurs (par rapports aux valeurs héritées de son éducation). Cela demande de la constance, de l'attention, de la volonté, de l'exercice, comme tout apprentissage.

S'affirmer c'est aussi se donner le droit d'exister : s'autoriser à penser par soi-même (en cultivant le doute sur ce qui nous est affirmé), à ressentir ce que l'on ressent et à l'exprimer, parce ce que ce que nous pensons et ressentons est totalement légitime. Nous sommes tout de même les premiers concernés !


S'affirmer n'est surtout pas s'imposer ! C'est s'exprimer et autoriser l'autre à s'exprimer différemment. Sans jugement sur ce qu'il est, car ce qu'il exprime est issu de ses expériences de vie, qui ne sont pas les nôtres. Nous avons chacun notre carte du monde.

En nous respectant, nous respecterons autrui et autrui nous respectera.

Valérie BAROTH


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Fred31

17/03/2010

à 11:33

Il n\'est pas difficile de lever une armée de tyrans dans une administration ou une entreprise. Seul le courage de s\'opposer à l\'insupportable doit primer.

L\'homme est par sa nature influençable. Il fera comme ses semblables pour éviter toutes distinctions et toutes remarques, se fondre dans la masse.

L\'autorité en soit n\'est rien ou le financement des actes odieux. Seul l\'homme est le godillot d\'un autre.

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Akim

17/03/2010

à 01:02

Merci pour le parallèle fait avec le monde de l\'entreprise...je suis du même avis que Jipé, vos articles sont souvent de très grande qualités Sylvia..

Beauvois connais bien. Il avais déjà rendu la psycho sociale accessible au quidam avec \"Petit traité de manipulation à l\'usage des honnêtes gens\" écrit avec Joule...( à lire impérativement si ce n\'est pas déjà fais..) fruit de plusieurs recherches scientifique en psycho soc qu\'ils ont \"vulgarisés\".

Au delà du fait que la réflexion autour du pouvoir de la télé et du niveau de soumission aux différentes \"autorités\" dans notre société soient de véritables questions de fond, j\'ai le sentiment d\'être mis dans une position paradoxale. Un peu comme quand on se retrouve devant la ferme célébrité avec un regard critique certes, mais au final, à grossir le rang de ceux qui suivent ce type d\'émission (et qu\'ils nous arrivent de considérer, parfois, avec un certain mépris) et donc les chiffres Médiamétrie..

On se retrouve finalement, à constituer le 4ème pré-requis pour que des programmes de ce type puissent exister, (1. Des candidats. 2. Un public. 3. Une chaîne qui accepte de le diffuser. 4. Des téléspectateurs qui aient envie de le regarder). Téléspectateur qui vient certes après l\'offre, mais qui au final la légitimise...

Si je devais compléter votre analyse Sylvia, j\'adopterais une posture particulièrement sceptique.
Bien que cette émission ait une dimension prétendument critique de nos programmation télévisuelle, le fait qu\'elle soit diffusée sur une chaine du service public, à une heure de très grande audience me laisse dubitatif...

Sous couvert d\'informer et de confronter les téléspectateurs à une réflexion critique de leur consommation audiovisuelle et de ce qu\'elle induit, ne manipulent t-il pas les mêmes ressorts pour attirer celui-ci ?!
Ne serais-ce pas finalement une forme plus aboutie de télé-réalité ?! La version 3.1.2 en attendant la prochaine..?! Une sorte de produit marchand structurés et finement \"marketisé\".. Un produit toxique, un peu comme les mortgages.
Rien d\'autre qu\'une spectaculaire récupération et valorisation de plus, par la société marchande et par les chercheurs en question, de travaux scientifiques de psychologie sociale au service d\'une certaine idéologie et d\'un certain pouvoir ?

Mettons nous dans la peau de la direction de la programmation de la chaine. Le but final est de faire progresser l\'audimat.
Ce concept d\'émission ne pourrait-il pas être une démarche profondément machiavélique?!
Proposer un programme censé éveiller les consciences, (ce qui reviens pour la chaine, compte tenu du sujet, à ce tirer une balle dans le pied puisque logiquement les téléspectateurs devraient prendre le parti de regarder moins la télé, voir même pour ceux qui vivent des choses pénibles dans leur milieu professionnel, de ne plus aller au travail jeudi matin…), tout en spéculant, en sachant même (Soyons cynique jusqu\'au bout), que cela ne changera rien à leur comportement ?!
Au pire certain d\'entre eux seront dans le même type d\'état de dissonance cognitive que celui du fumeur qui sait que fumer le tue et le ruine, mais qui après chaque augmentation et chaque résolution du nouvel an non tenu, l\'anxiété à son comble, se remet à fumer de plus belle, définitivement vaincu et convaincu qu\'il est trop faible et qu'il ne sert à rien de lutter...

Dans l\'émission, le pourcentage de candidats soumis est si élevé (80% ) que le téléspectateur moyen n\'a plus à rougir de ses propres soumissions quotidiennes... Il est dans la norme, dans le troupeau. Le voila rassuré...
Il n\'a pas à ressentir de honte, d'avoir un mal être. Pas besoin de lutter, c'est normal d'être soumis à ce point.
Surtout ne pas en arriver aux extrémités des salariés de chez Orange ou Renault qui dans un dernier sursaut de rébellion et de désespoir, se sont résignés et n'ont pas trouvé d'autres alternatives que de retourner la violence psychologique dont ils étaient victime contre eux même, convaincu que la force contre laquelle leur conscience se révoltait était trop froide et trop puissante. Toute rébellion est inutile. Si vous êtes convaincu que vous n'auriez pas été jusqu'au bout vous êtes seul ( encore que 20% de 60 millions ça fasse un peu de monde quand même).

Cette émission censée dénoncer la soumission pourrait n'être rien d\'autre qu\'un outil pervers au service du renoncement et de ce qu\'il est censé combattre.
Un programme d\'autant plus racoleur que l\'expérience choisie de Stanley Milgram, par sa dimension morbide est une des plus spectaculaire.

N\'abordons pas la dimension traumatique qu\'elle va induire chez les sujets, à cause de l'expérience tout d'abord, puis de l'exposition médiatique ensuite.
Tous va bien nous dît ont. « Ils sont suivi psychologiquement »…par les mêmes qui les ont traumatisé. On est pas loin du syndrome de Stockholm...et du pompier pyromane.. Curieux sens de l\'éthique tout de même.

Pour résumé, ce concept d\'émission, cautionné et légitimé par des scientifiques qui font autorité dans leur champs d\'étude, (et j\'ose à peine penser ce que j'écris, tant j\'ai du respect pour Mr Beauvois, personnalité pour ce que je crois en savoir, brillante et engagé), ne serait rien d\'autre qu\'un produit télévisuelle d\'un nouveau genre, pervers à souhait, au service d'un pouvoir qui asservit chaque jour un peu plus…

Je finirais en citant Georges Canguilhem qui en 1958 s\'interrogeait déjà : Qu\'est ce qui pousse les psychologues à ce faire l\'instrument d\'un pouvoir qui veut faire de l\'homme un instrument ?!

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Max

16/03/2010

à 19:30

Complices actifs ou passifs, il n'y pas beaucoup de différence.

C'est savoir dire NON qui change tout

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Juliette

16/03/2010

à 15:34

C\'est précisément l\'expérience de Milgram qui est \"reproduite\" à chaque fois qu\'une situation de harcèlement moral se présente au travail. Le harcèlement moral n\'est réellement possible que par la complicité active ou passive des collègues et supérieurs car si l\'on interroge les employés harcelés, ils déclareront tous qu\'il étaient bien seuls et qu\'ils n\'ont reçu le soutien de personne. Il est difficile d\'imaginer combien les employés observant une situation de harcèlement moral puissent être à ce point passifs ou carrément très actifs dans le cas où on leur ordonne d\'agir. Et pourtant cette obédience à l\'autorité est bien réelle. Il est vrai qu\'il faut distinguer passivité (on laisse quelqu\'un se noyer) et complicité (on le noie sous injonction) mais la frontière entre les deux est finalement très mince, les individus devenant plus actifs quand on commence à les impliquer et à les menacer si ils n\'obéissent pas. Des facteurs individuels jouent aussi (amabilité, peur du conflit, caractère perfectionniste) mais qui en rien ne sont exceptionnels parmi la population ce qui expliquent que la majorité des gens infligent des sévices via la manette de jeu. On devrait responsabiliser tous les employés de l\'entreprise en les sanctionnant par la loi si besoin est, dans le cas où ils ont eu vent d\'une situation de harcèlement et qu\'ils n\'ont rien dit.
Bref, c\'est tout simplement effrayant.

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13OQP

16/03/2010

à 12:07

un zoom sur la nature humaine, rien de plus...

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fred

16/03/2010

à 10:04

un très bon film à revoir aussi souvent que nécessaire.....chacun d'entre nous doit se poser des questions...sans se voiler la face

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T

16/03/2010

à 09:42

Etant donné que tout le monde ou presque connaît cette expérience, qu\'apporte ce remake ..zéro pour l\'imagination, zéro pour la valeur expérimentale. Pas sûr même que l\'annonce racoleuse permette une audience

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Antoine Mourri

16/03/2010

à 08:37

Que dire plus simplement du consommateur qui achète sans vérifier les conditions de fabrication du produits, les conditions de travail, plus près de nous les styles de management, le salaire de tel ou tel trader... notre force est notre cohésion sociale, et plutôt que de nous demander si nous tournerions nous aussi ce bouton, demandons nous: "Grâce au travail de combien de personnes vivons nous aujourd'hui? Notre travail bénéficie à combien de personnes? Cultivons notre côté clair, il en a grandement besoin.

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jipe

15/03/2010

à 21:20

Excellent édito, comme à votre habitude, auquel il manque juste une référence à Christophe Desjours ("Souffrance en France" notamment), dont les sujets de recherche portent précisément sur ce champ du manager-managé, et les dérives adjacentes, dans le cadre du travail.

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bernard

15/03/2010

à 16:46

pas du tout d\'accord avec votre développement.
Dans les entreprises, les employés sont souvent passifs.
dans cette expérience, les personnes appuient sur le bouton. ils agissent malgré les plaintes & suppliques.

un commentaire perso: cette expérience est une horreur.

> Répondre

Julnik

15/03/2010

à 15:21

Merci Sylvia de vous livrer à ce petit exercice dérangeant consistant à transposer l\'expérience de Milgram dans notre vie professionnelle.
Je vous trouve tout de même très indulgente lorsque vous mettez les gens face à leur responsabilité dans l\'activité même de notre entreprise (fabrique d\'armes, etc.)
J\'oserais aller plus loin: que dire du cadre subalterne qui accompagne passivement son manager dans le jeu de dénigrement que celui-ci mène à l\'encontre d\'un collègue? Voire: quand la machine \"travail\" devient machine à broyer, suis-je dans le camp de ceux qui laissent faire, qui accompagnent ou qui s\'opposent courageusement?

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