Cadres du privé en politique, une fausse bonne idée ?

Sylvia Di Pasquale

Cadres du privé en politique, une fausse bonne idée ?

Que la société civile se mêle de diriger le pays afin de renouveler la vie politique ? Voilà un truc vieux comme cette bonne vieille cinquième république qui vient d’élire son 8ᵉ président. Combien d’électeurs, combien de gouvernants rêvent de voir le pays, ses ministères, ses circonscriptions et ses mairies tenues par des femmes et des hommes de terrain et d’entreprise, des citoyens qui ne soient pas « déconnectés des réalités » comme on dit lorsqu’on pioche dans les éléments de langage prémâchés ?

Emmanuel Macron nourrit ce même rêve et devrait donner la moitié de ses investitures aux législatives à des cadres, chefs d’entreprises, agriculteurs, ouvriers ou professions libérales. Fort bien. Sauf que, de ce rêve à sa réalité, du rêve d’un pays géré comme une boite privée à la réalité des arcanes administratives, il y a quelques embûches, chausse-trappes et impossibilités à prendre en compte.

Ainsi donc d’ici quelques jours, un peu plus de 280 de ces civils seront investis, selon les vœux du fondateur d’En Marche, et se présenteront à la députation pour briguer l’un des 577 mandats. Des hommes, et des femmes, puisque le nouveau président souhaite une parité parfaite, qui exercent une vraie profession comme les vrais gens. Et parmi eux, se trouvent forcément des salariés. Des employés ou des cadres férus de politique qui prendront un bon mois de congé, jusqu’au 18 juin prochain, date du second tour des législatives. C’est qu’il faut bien faire campagne et battre la campagne pour aller à la rencontre des électeurs.

Ensuite, ces mêmes salariés, s’ils ont la chance d’être élus, devront démissionner pour éviter tout risque de conflits d’intérêt. Mais aussi parce que, pour bien faire le job, il faut le faire à plein temps, sans compter ses heures, ni ses week-ends. Évidemment, le salaire, ou plutôt l’indemnité, est intéressante : 7 100 euros bruts par mois. Toutefois, certains cadres ou dirigeants perçoivent déjà ces salaires en CDI  alors que la députation n’est qu’un CDD de 5 ans, même s’il est éventuellement renouvelable.

Mais il est un autre handicap à cette incursion de ladite société civile dans le jeu politique. Difficile d’oublier que la politique est un métier à part entière, qui nécessite, outre des qualités humaines, des savoirs techniques comme la maîtrise du fléchage budgétaire, du droit constitutionnel ou administratif. Et le fait de parachuter un cadre du privé à l’Assemblée, ou dans un ministère – puisque le nouvel hôte de l’Élysée promet de leur ouvrir des portefeuilles –, pose un problème de compétences. C’est un peu comme si l’on demandait à un spécialiste du marketing de devenir ingénieur en R&D.

Une mue possible, certes, mais pas en un mois.

Dès leur élection ces nouveaux cadres de la politique devront pourtant être immédiatement opérationnels, puisque les citoyens réclament des résultats immédiats. Les ratés de ces transferts du civil au public sont heureusement peu nombreux, puisque les transferts eux-mêmes étaient jusqu’alors peu nombreux. De Thierry Breton dont le bilan à Bercy est controversé, au professeur Schwartzenberg, en passant par Françoise Giroud et Frédéric Mitterrand, sans parler de Jérôme Cahuzac... ils sont quelques-uns à avoir tenté la mue, et aucun n’avait jusqu’à présent vraiment réussi sa reconversion.

Évidemment, les politiques issus de la société civile sont et seront encore épaulés. Comme le sont déjà les maires des petites communes (souvent en provenance du privé) qui sont aidés par les sous-préfectures et les préfectures. Par des fonctionnaires donc. Les ministres eux, sont aidés par des hauts fonctionnaires nommés directement par le président. Du coup, le résultat de cette politique d’État visant à faire entrer du sang neuf et privé dans la fonction publique risque d’être à l’inverse de l’effet escompté : il pourrait bien renforcer le pouvoir des fonctionnaires. Comme un arroseur arrosé, une fausse bonne idée.

A moins que les temps aient réellement changé. Que la surprise de cette élection qui n’a ressemblé à aucune autre se prolonge avec des hommes et des femmes politiques qui ne ressemblent pas aux autres. Et réussissent.

@Syl_DiPasquale ©Cadremploi

Dessin de Charles Monnier

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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