Cadres du troisième type

Sylvia Di Pasquale

Combien sont-ils ? De plus en plus nombreux en tous cas, poussés par des entreprises qui ne demandent que ça : transformer les

cadres en travailleurs indépendants turbinant pour elles, en exclusivité exclusive. C'est tellement tentant par temps de crise de jouer à cette nouvelle variante de « je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Au lieu de recruter un cadre expert dans son domaine ou un technicien très supérieur, il suffit de lui proposer de se mettre à son compte et de travailler uniquement pour soi.

Évidemment, les honoraires versés sont plus élevés que des salaires même chargés. Mais ils n'apparaissent pas sur la ligne « masse

salariale » tant honnie des actionnaires. Et puis, ces consultants-fournisseurs-sous-traitants sont tellement malléables. Forcément, le client a toujours raison et quand il peut rompre un contrat sur un simple coup de tête, on est super motivé pour le conserver. Et on n'hésite pas à bosser 70 heures par semaine. Car en cas de perte totale de chiffre d'affaires, l'indépendant n'a que ses yeux pour pleurer et son statut précaire pour essuyer ses larmes. La protection sociale, les indemnités et la prise en charge par les Assedic sont pour les autres, les veinards de salariés.

Cette situation a ému Paul-Henri Antonmattéi, doyen de l'Université de Montpellier et Jean-Christophe Sciberras, directeur général adjoint du flambant neuf Pôle Emploi qui viennent de transmettre au ministère de l'Emploi un rapport intitulé « Le travailleur économiquement dépendant : quelle protection? ». Le document met l'accent sur ces travailleurs du troisième type et « économiquement dépendants » de leur (souvent) unique client. Et ces deux auteurs préconisent au législateur de mettre en place des protections particulières pour les free lance dont « plus de 50% des revenus proviennent de la même source ». En gros, ils souhaitent la création d'un régime particulier pour ces professionnels leur garantissant une couverture sociale du même type que les salariés classiques. Le ministre du Travail a bien reçu le message et a confirmé aux auteurs du rapport que leurs préconisations « seront analysées avec attention afin d'en tirer le meilleur profit possible ».

Évidemment, une telle déclaration ne mange pas de pain. Mais on verrait mal Xavier Bertrand refuser ce surcroît de protection à ces nouveaux précaires. Car c'est une manière habile de ménager la chèvre salariale et le chou patronal. Ce geste de mansuétude ne saurait être accueilli autrement que par des applaudissements de la part des syndicats des salariés, qui n'y verront qu'une avancée sociale. De la même manière, le Medef et la CGPME acquiesceront à l'annonce de cette mesure. Car pour les entreprises, ce sera un signal pour multiplier ce type de relations avec des cadres qui ne seront plus recrutés, mais à qui on confiera de simples missions de sous-traitance.

Cette affaire prend donc des tournures terriblement piégeuses puisque d'un côté on ne saurait refuser un surcroît de protection à des indépendants qui en ont réellement besoin. Tout en sachant que, d'un autre côté, cette avancée sociale tentera des entreprises à l'affût de solutions flexibles pour elles, fussent-elle précaires pour les cadres concernés. Il y a des jours comme ça, où l'on ressent comme une curieuse impression de fatalité.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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