Entretien avec un avatar

Publié le 18 juin 2007 Sylvia Di Pasquale

C'est la dernière info qui fait réagir le micro-microcosme des médias penchés sur l'emploi. A partir de demain et jusqu'à jeudi se déroulera un nouveau salon de recrutement baptisé Neo Job-Meeting. Jusque-là, pas de quoi exciter un observateur averti du boulot et des moyens d'en obtenir.

Sauf que cet événement ne se tient pas dans un classique hall de la Porte de Versailles entre une Braderie de Paris et un salon de l'érotisme. Mais sur Second Life. Oui, le fameux site où 7 millions d'internautes ne se prennent pas pour ce qu'ils sont. Où des « avatars » — des doubles virtuels — tentent de se refaire une seconde existence plus à leur goût que la vraie. Là, quelques grosses pointures internationales (Alstom, Areva, Cap Gemini, L'Oréal et Unilog) tiennent stand dans ce premier salon du recrutement virtuel. Ils déboursent chacun 23 000 euros pour avoir droit de cité. Et de se faire citer à la télé, à la radio et dans les journaux.

Car c'est bien là le premier effet de ce salon pixellisé. Pour ce prix, somme toute assez modeste comparé aux autres opérations de communication de recrutement, ces pionniers s'offrent une visibilité maximum. Des retombées qui, d'un coup d'un seul, octroie à l'entreprise multi internationale qui joue le jeu, une image particulièrement bénéfique, que Laurent, jeune contrôleur de gestion dans la real life et bientôt candidat sur Second Life qualifie de « hype parce que techno. »

Mais ce n'est pas tout, car cette opération a un effet rasoir à trois lames : je communique, je peaufine mon image d'jeune, mais en plus, je prouve à la planète entière que ma lutte contre la discrimination n'est pas du chiqué. C'est que sur Second Life, le candidat n'est représenté que par son seul avatar. Peu importe, du coup, qu'il soit trop noir, trop quinqua, trop gros, ou trop femme.

Question lutte anti-discrimination, d'ailleurs, ces entreprises sont déjà des championnes de la discipline, clientèle et dimension internationale obligent. Inutile donc d'avancer trop propret. « Les looks déviants m'attireront plus que les costards-cravates, confie l'un des recruteurs. On n'est pas dans la vraie vie, il faut oser faire différent. » Réussira-t-il à garder son sérieux face au clone de Pamela Anderson en bikini ? Et Pamela aura-t-il/elle une chance de décrocher un entretien dans la real life ? Peu importe la réponse, seul le buzz importe.

Pour l'entreprise présente, l'investissement vaut donc très largement la chandelle. Et celles qui ont refusé d'en être devraient punir leurs responsables de la communication de recrutement en les affectant à l'animation de chats en bas débit. Mais pour les candidats ? En quoi cette nouvelle forme de sélection fait-elle avancer le schmilblick de l'embauche ? Avant tout, ils vont devoir se coltiner les us et coutumes du site. Pour un spécialiste des jeux vidéo, c'est expédié en trois minutes. L'avatar est créé et il se déplace comme bon lui semble dans un drôle d'univers fait d'îles mystérieuses et de rencontres avec ses congénères. Les autres candidats, ceux qui pensent que Counter Strike et Sims, sont des cocktails rafraîchissants, risquent d'attraper quelques migraines avant d'atteindre le salon et ses avatars recruteurs. Une première difficulté qui représente un premier filtre délibérément imposé par les entreprises. Une fois installé dans le salon d'entretien d'une des entreprises participantes, peu importe l'âge, le sexe et la couleur du candidat. Seul son talent compte au cours des vingt minutes de « chat » autorisées.

Quand même, on cherche toujours en quoi ce recrutement virtuel serait un grand bond en avant. Evidemment, si certains d'entre vous ont découvert d'autres intérêts à se faire ainsi sélectionner, ils peuvent en parler ici. Sans avoir recours à un avatar.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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