Grandes écoles : sclérose en place

Sylvia Di Pasquale

La charge est violente. Et la cavalerie est lourdement armée. Les auteurs de l'ouvrage « Grandes écoles, la fin d'une exception française » ne sont pas partis en campagne les mains vides. En guise de munitions, Emmanuelle Walter et Thomas Lebègue nous livrent des dizaines de témoignages et des centaines de documents brillamment compilés, disséqués et analysés pour arriver à une conclusion implacable : l'absolue impasse dans laquelle se trouve aujourd'hui le système de formation des cadres dirigeants français.

Évidemment, on connaissait l'hégémonie exercée par cinq ou six écoles françaises dont les anciens élèves contrôlent l'ensemble de l'économie française, puisqu'ils sont à la tête des entreprises du CAC 40, comme de l'ensemble des rouages de la haute fonction publique. On se doutait de la collusion entretenue entre eux, de la microsociété élitiste et impénétrable qu'une telle situation a engendrée, et qui continue d'être entretenue depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Mais à lire le bouquin des deux journalistes snipers, on est pris d'un vertige. Qui va bien au-delà de la simple nécessité d'une réforme du système d'enseignement supérieur français. Car le risque est grand de confier les rênes du pays et de ses grandes entreprises à des seuls cadres élevés au même biberon énarchisant ou polytechnisant et qui vont eux-mêmes coopter leurs pairs.

Ce risque est évidemment celui d'une sclérose inévitable lorsque l'on n'est plus éclairé de conseils venus d'autres univers que le sien.  Difficile alors de se frotter aux réalités d'un monde en évolution constante. Difficile de faire surnager une entreprise, ou un pays tout entier. Un exemple ? Les auteurs en livrent peu, mais celui qui introduit l'ouvrage on le connaît tous et c'est sans doute l'un des plus significatif de la décennie. Il s'agit de l'affaire Kerviel. Le trader de la Société Générale est un pur produit de la fac, tant honnie. Et il est entouré, jusqu'au sommet de l'entreprise, de cadres issus des grandes écoles. Le goût de la revanche sociale lui a peut-être fait commettre les fraudes monumentales qui ont engendré une facture de 4,8 milliards d'euros pour la banque. Mais au-delà de cette volonté de prouver que lui aussi pouvait entrer dans le cercle des initiés, les auteurs de ce polar du troisième cycle, pointent du doigt un milieu où tout repose sur une confiance inébranlable entre gens du même monde.

Elevés dans le même milieu socioculturel, éduqués, depuis la maternelle, dans les mêmes bons établissements, ils ne sauraient déroger à la règle tacite de leur milieu, ce qui rend inutile les contrôles qu'il conviendrait d'exercer sur eux. Jusqu'à ce qu'un trublion vienne, et de quelle manière, transgresser les belles manières. Mais la leçon Kerviel n'a pas pour autant remis en cause le système de gouvernance de la banque. Des énarques ont été débarqués. Mais ils ont aussitôt été remplacés par d'autres énarques, rappellent les auteurs.

Le système est aujourd'hui à bout de forces, mais il résiste encore, malgré des volontés privées ou gouvernementales de le transformer, de l'adapter en allant voir ailleurs ce qui se trame. Pour l'instant, l'exemple étranger permet surtout de mesurer à quel point la France fait exception. Et comme l'écrivent les auteurs en guise de conclusion,  « l'exception culturelle, parfois, ne mérite pas qu'on s'y attarde ».

Ce pavé dans la mare proprette des prépas, des X, des HEC et de quelques autres n'est pas pour autant une sinistre compilation de rapports, de fiches et d'entretiens avec d'éminents et obscurs spécialistes. C'est vers une plongée dans un univers extra-terrestre que les auteurs nous embarquent. On est aux côtés des Enarques déçus de leur classement ou d'élèves de prépas révoltés par des profs aux méthodes à la limite du harcèlement moral. On est à côté d'eux et comme eux, on prend conscience du poids de la machine à broyer toute créativité. Mais eux l'acceptent, parce qu'ils savent que dans la France de 2008, c'est encore le ticket gagnant.    

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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