Il est revenu le temps du CV anonyme

Sylvia Di Pasquale

Votre nom ? Pas question. Votre sexe ? Surtout pas. Votre âge ? Même pas dans vos rêves. Si vous ne connaissez pas encore les règles du CV anonyme, il va falloir vous entraîner, car il pourrait bien se « généraliser ». C'est du moins le souhait qu'a émis mercredi dernier lors de son audition à l'Assemblée nationale, Yazid Sabeg, le tout nouveau commissaire à la Diversité et à l'Egalité des chances.

 

Il était logique que le vieux serpent de mer du CV masqué refasse parler de lui. Rappelons que ce dispositif est légalement obligatoire depuis le 31 mars 2006, date de l'adoption de la loi sur l'égalité des chances. Sauf que, le décret d'application n'étant jamais paru, l'obligation de sélection garantissant l'anonymat des candidats a fait pschitt. On l'exhume faute de mieux, et de temps surtout, puisque ce commissariat n'est en place que depuis le 19 décembre dernier.

 

S'il faut bien lui reconnaître une qualité, c'est celle d'être le seul et unique outil existant pour tenter de lutter contre les freins à l'embauche des femmes, des seniors, des handicapés, des noirs, des asiatiques, des maghrébins, des gays, des diplômés de la fac, ou pire encore, des chômeurs. Bref de tout candidat qui n'est pas un homme, Français de souche, âgé de 30 à 35 ans, diplômé d'une grande école, qui a changé de job tous les trois ans, qui est actuellement en poste et qui s'y trouve très bien, sauf que, peut-être, faut voir.

 

Mais si le CV anonyme est le seul dispositif connu pour faire reculer l'obscurantisme de certains recruteurs, clients ou dirigeants d'entreprises (puisque les uns rejettent généralement les causes de la discrimination sur les autres), son efficacité n'est pas garantie pour autant. D'abord parce que le fait d'être unique et adoubé par nos dirigeants de tous bords n'a jamais transformé un concept  en machine de guerre. Ensuite parce qu'il suffit d'entendre les questions de certains recruteurs utilisant les sites emploi pour frémir. « Dites, vous n'avez pas trop de CV anonymes dans vos bases ? Non parce que je n'arrive pas à faire ma sélection sinon... » Lorsque ces recruteurs - qui constituent une minorité cela va sans dire -  tombent sur l'un de ces candidats anonymes, ils avouent le zapper, obéissant au vieil adage du « qui a quelque chose à cacher, a quelque chose à se reprocher ».

 

Les discriminateurs, appelons les ainsi, puisque l'on ne saurait les affubler des termes -  certes moins flatteurs mais pas moins justes -  de racistes, xénophobes, homophobes, séniorophobes ou misogynes, ont-ils une chance d'être ramenés à la raison par la simple grâce d'un CV sans nom, sans adresse, sans âge et sans rien du tout ? 

 

Évidemment, il y aura toujours les discriminateurs consciencieux, ceux qui sélectionneront des anonymes, les recevront en entretien et les élimineront en direct, après avoir dûment vérifié que l' « ingénieur 10 ans d'expérience » est une femme, un Français d'origine marocaine, ou un chômeur de longue durée. Dans ce cas encore, le CV anonyme ne servira qu'à faire perdre du temps au candidat malheureux.

Et puis, il se peut qu'un discriminateur reçoive un anonyme dans son bureau. Un senior, une femme, un gay ou un asiatique. Et que celui-ci retourne la situation, épate le recruteur, lui démontre ses talents, le charme par ses compétences, l'embarque dans ses projets, découvre qu'ils collent parfaitement à ceux dont il rêvait pour sa boîte et pour le poste à pourvoir. Et qu'il l'embauche.

Exceptionnel ? Rarissime ? Certes. Mais pour un seul recruteur réfractaire qui sera convaincu et un seul candidat qui aura décroché un emploi, le CV anonyme ne mérite-il pas d'être malgré tout officialisé et généralisé ? On peut peser le pour, le contre et les dommages collatéraux. On peut créer une commission de plus, demander un rapport à des experts pour valider les choix d'une première sous commission. Et puis, on peut aussi se lancer, tenter, quitte à échouer. Le risque d'une erreur ? Que les discriminateurs continuent de discriminer. Et que les choses restent en l'état. On a vu des tentatives plus risquées.

Sylvia Di Pasquale  © Cadremploi.fr - 26 janvier 2009

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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