La liste furtive qui stresse les entreprises

Sylvia Di Pasquale

C'est l'anglicisme de la semaine. Ce « shame and name », que l'on pourrait traduire par un trop long « je balance ton nom à la vindicte publique si tu ne fais pas ce que je te demande » nous a été livré par un Xavier Darcos en pleine forme découvrant simultanément la puissance de l'Internet et de la délation. Avec son site travailler-mieux.gouv.fr, il a fait plus fort que Facebook en s'attirant 600 amis en moins de 24 heures. Sauf que ces derniers sont plutôt furax et ont menacé de le traîner en justice. Pourquoi tant de haine ? Parce que le ministre a tout simplement décidé de livrer à tous, le nom des entreprises qui n'ont toujours pas entamé de négociations avec les partenaires sociaux pour lutter contre le stress.

Rappelons que le ministère avait fixé au 1ᵉʳ février dernier la date butoir à laquelle les boites en question (celles qui disposent d'un effectif de plus de 1 000 salariés) devaient avoir bouclé le dispositif. La majorité des 1 500 entreprises concernées ont joué le jeu, ou s'apprêtent à le faire. Mais 600 d'entre elles font le dos rond et se sont inscrits aux abonnés absents. D'où le tour pendable et, avouons le, plutôt réjouissant, que le ministre leur a joué jeudi dernier. Et le petit coming out des entreprises pas stressées par le stress a cartonné. Dans la journée, le site ministériel a enregistré 1,2 million de pages vues. Chacun voulant vérifier si la boîte qui l'emploie est un bon élève (signalé en vert), un élève moyen (en orange) ou un cancre (en rouge).

Évidemment, la réaction des mal notées ne s'est pas fait attendre et le téléphone a beaucoup sonné au ministère. A tel point que, 24 heures seulement après la mise en ligne de la liste de Darcos, les boîtes estampillées orange ou rouge avaient tout simplement disparu. Officiellement, elles se seraient enfin mises au boulot pour commencer à négocier, ou pour achever les discussions entamées. Mais vu le tollé suscité par cette liste dans toutes les grandes entreprises françaises concernées, on peut supputer quelques orageux coups de fil. Au point que certaines d'entre elles ont carrément menacé de porter l'affaire en justice pour atteinte à leur image. Le Medef y est allé lui aussi de son petit coup de gueule, feutré comme il se doit, en qualifiant l'action du ministre de « plus que contestable ».

Sûr, la délation est difficilement défendable. En revanche, l'inaction des 600 groupes soucieux de ne pas ouvrir le début de la moindre discussion avec leurs salariés sur un problème aussi important que le stress ne l'est pas plus. Quant à l'action en justice pour une image qui pourrait être écornée par la liste du ministère du Travail, elle pourrait prêter à sourire, si elle ne s'avérait pas franchement pathétique face aux drames qui se déroulent dans certaines entreprises en France, et pas seulement chez France Telecom.

Reste qu'au-delà des contorsions courroucées de quelques capitaines d'industrie, cette affaire pose un autre et véritable problème : celui que rencontre l'Etat à se faire respecter du pouvoir économique. Qu'un ministre se sente obligé de balancer sur la toile le nom de 600 entreprises qui renâclent à appliquer la loi en est la cinglante démonstration.

Sylvia Di Pasquale © Cadremploi.fr - 22 février 2010

Dessin de Charles Monnier © Cadremploi.fr - 2010

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

Vous aimerez aussi :