La sélectionnite prend du plomb dans l'aile

Sylvia Di Pasquale

Les pêcheurs ne sont pas contents. Les viticulteurs non plus. Comme les profs, les taxis, les  routiers, les caissières, les seniors et la France entière. Sauf trois professions qu'on n'entend pas, alors qu'elles risquent, depuis mercredi 25 juin, de trinquer plus que les autres. Pas à cause de la hausse du pétrole ou de la baisse du pouvoir d'achat, mais en raison de l'application de la loi sur la modernisation du marché du travail.

Depuis ce jour, les recruteurs en entreprise, les personnels des agences d'intérim, et ceux des tribunaux des prud'hommes ont du mouron à se faire. Dire que ces milliers de respectables professionnels ne se doutent même pas de ce qui les attend...

Alors, ouvrons-leur les yeux afin qu'ils puissent enfin avoir une vision claire de leur sombre avenir. Prenons les recruteurs.

Voilà des gens qui ne doivent pas se tromper. Leur job ? User de mille ruses et précautions pour éviter l'erreur de casting. Il leur faut cerner le candidat et décrypter son CV. Un énorme travail de patience qui, depuis mercredi, n'a plus de raison d'être. C'est que l'une des mesures de la nouvelle loi permet de doubler la période d'essai, portée à huit mois (quatre mois, renouvelable une fois si un accord de branche le prévoit) pour les cadres. Près de 240 jours pour jauger des qualités et des défauts d'un cadre embauché de frais, voilà qui est plus que confortable. C'est tellement long que même le responsable RH le plus scrupuleux pourrait bien se risquer sur le profil atypique. Du coup, il ne deviendrait plus vraiment nécessaire de faire appel à des professionnels de la sélection,  longuement formés à détecter l'oiseau rare en deux entretiens.

Peut-être une nouvelle espèce en voie de disparition, comme pourraient le devenir les spécialistes de l'intérim. Eux sont menacés par une autre mesure de la nouvelle loi : le contrat de mission. De quoi s'agit-il ? D'un super CDD de 18 à 36 mois que les entreprises pourront moduler à leur guise pour mener à bien un projet particulier. En fait, il ne s'agit, ni plus ni moins, que d'une mission d'intérim moins onéreuse pour l'entreprise, puisqu'elle n'inclut plus la commission perçue par l'agence. Encore une profession qui pourrait bien devenir sinistrée alors que la loi de modernisation sociale était justement destinée à fluidifier le marché du travail.

Et ce n'est pas tout, car à ces cohortes de nouveaux chercheurs d'emploi risquent de s'ajouter les avocats, les juristes spécialisés dans le droit du travail et les personnels administratifs des tribunaux de prud'hommes. Tout ça à cause de la troisième mesure en vigueur depuis mercredi : la rupture à l'amiable du contrat de travail. Une histoire simple, puisque l'employeur et l'employé se séparent d'un commun accord. Le premier s'engageant à verser les indemnités légales au second qui ne lui cherchera pas de noises puisqu'il est, légalement, d'accord pour prendre la porte. Plus de plainte au tribunal, plus de bataille juridique et, bien sûr, plus de raison de faire appel aux Prud'hommes.

Mais la vraie vie et le vrai monde du travail ne tourne pas ainsi. Des employeurs retors peuvent extorquer par la pression une signature à l'amiable à leurs salariés en disgrâce. Qui s'en plaindront auprès des tribunaux. De leur côté, les agences d'intérim se sont déjà tournées vers d'autres activités, se transformant en cabinets de recrutement et en officine de sous-traitance de l'ANPE. Quant aux recruteurs, l'allongement de la durée d'essai ne les bouscule pas plus que cela. Les seuls à s'en plaindre risquent d'être les cadres embauchés, obligés de vivre dans un no man's land d'incertitude durant 8 mois. Et si cette mesure était finalement la meilleure manière d'effrayer les cadres et de les faire renoncer à changer d'entreprise ?

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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