L'argent n'est pas sale, sauf dans les offres d'emploi

Publié le 23 juillet 2007 Sylvia Di Pasquale

Aucun doute là-dessus : c'est le produit de l'année. La maille, la thune, la fraîche, l'argent, est indéniablement tendance. Nos nouveaux gouvernants veulent qu'on en gagne plus mais, plus que tout, ils tiennent à nous décomplexer. Au feu les tabous : dis-moi combien tu gagnes et je te dirai si tu es un chic type. Mais la réalité est un poil différente de la philosophie affichée à l'Elysée ou à Bercy.

La France n'est pas l'Amérique et les offres d'emploi ne semblent pas refléter la toute fraîche volonté d'en haut. Combien d'entre-elles affichent les salaires proposés ? Trop peu. Sur les raisons de ce silence, les recruteurs se partagent en deux camps à peu près égaux. Les partisans de la langue de bois et ceux qui acceptent de parler vrai tout en ne disant pas tout. Pour les premiers, l'omerta sur les pépètes doit être de rigueur dans une annonce pour laisser le champ libre au candidat. A lui d'être suffisamment fort pour bien se connaître et savoir combien il vaut sur le marché. A lui aussi d'être suffisamment fortiche pour négocier au mieux.

Le second clan des recruteurs qui ne veulent pas afficher le nombre de kilo euros sur leurs offres lâche tout de même un début d'explications. Pour eux, il est hors de question de livrer un secret d'état aux concurrents ou aux clients. Donneraient-ils des salaires inférieurs à la moyenne du marché qu'on les taxerait aussitôt de petits joueurs. Et s'ils offrent des salaires trop élevés, ce sont leurs chers clients qui pourraient renâcler au moment de régler leur facture. En revanche, ces récalcitrants à la transparence pécuniaire peinent à avouer d'autres raisons, un rien plus sournoises. Car il n'est rien de pire pour rompre la paix sociale d'une entreprise où l'individualisation des salaires fait loi, que de divulguer les revenus d'un poste précis. Et puis, une annonce elliptique sur ce point permet parfois de réaliser de substantielles économies.

Imaginons... Un ingénieur pointu, bourré de diplômes et d'expérience, brillant et sympa répond à une offre. Comme il a vécu dans un caisson étanche, il n'a aucune idée de sa valeur et s'imagine que tous les bac+16 sont payés comme des tireurs de pousse-pousse de Madagascar. Un rêve de pingre qui ne se réalise pas souvent, mais qui ne se réaliserait jamais si les petites annonces comportaient systématiquement le montant du salaire proposé.

Evidemment, il y a un entre-deux. C'est la fameuse fourchette, plus ou moins large, laissant plus ou moins le champ à la négociation, à la supputation des concurrents, des clients ou des autres salariés. Une belle invention que cette fourchette de salaire. Avec elle, le recruteur peut se la jouer semi-transparent, sans perdre aucun des avantages de l'opacité. La fourchette, en fait, est une réponse normande à la décomplexification vis-à-vis de l'argent qui sévit ces temps-ci. Une réponse française, en fait.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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