Le coup du parapluie danois

Publié le 26 février 2007 Sylvia Di Pasquale

Dès ce mercredi, chacun aura au moins deux bonnes raisons de se précipiter au cinéma pour voir Le Direktor. D'abord, parce qu'il s'agit d'un film de Lars Von Trier, ensuite parce que le thème abordé par le cinéaste danois dans son nouveau film interroge chacun. Qu'il soit cadre dirigeant, cadre tout court, ancien cadre ou futur cadre. On y découvre le patron d'une SSII très sympa avec ses employés. Pour le rester à leurs yeux, il s'invente un supérieur hiérarchique, propriétaire de la boîte tellement absent que personne ne l'a jamais rencontré. Et pour cause. Evidemment, toutes les gentilles décisions sont prises et annoncées par le boss véritable et véritablement faux cul, alors que toutes les odieuses sentences (refus d'augmentations, licenciements, etc.) sont prises par celui qui n'existe pas. Et que le véritable patron est bien obligé de relayer sur le mode « Comprenez bien que si ça n'avait tenu qu'à moi... ». Comme il s'agit d'une comédie, la machine s'enraye, car la société doit être vendue et les acheteurs potentiels veulent absolument rencontrer le supérieur fantôme. Voilà qui oblige le boss mystificateur à embaucher un acteur pour donner le change. S'ensuivent des quiproquos que nous tairons.

Evidemment, cette allégorie du réalisateur de Dancer in the dark nous projette dans les turpitudes d'un monde du travail qui n'a rien d'artistique. On pense bien sûr aux fameux actionnaires anonymes, derrière lesquelles se réfugient, parfois contraints et forcés, nombre de dirigeants. Mais à un niveau plus palpable, c'est aussi une manière de nous faire prendre conscience d'une règle largement appliquée dans les entreprises, qu'elles soient danoises ou françaises : le coup du parapluie.

Tout le monde en a usé, ou en a été victime, ou les deux, c'est selon. Que de projets avortés, d'appels d'offres non décrochés ou de recrutements mal menés sans que personne ne soit jamais pris en flagrant délit d'erreur, de faute, de négligence ou de nonchalance. Sûr que si Dugommier avait mieux assuré, on l'aurait décroché, ce maudit marché. Et qu'on l'aurait embauché ce cador que la concurrence nous a soufflé à force de l'avoir fait attendre.

Parfois, pour préserver la paix de l'entreprise, on s'amuse à ouvrir le pébroque salvateur pour se couvrir de tout ce qui bouge, pourvu que ce soit loin, et surtout à l'externe. Prestataires, fournisseurs, clients voire candidats ont le dos large, suffisamment en tous cas pour encaisser les accusations, eux qui n'ont de cesse, ces comploteurs, de faire capoter nos projets à nous qui sommes si compétents et professionnels. Au final, ce parapluie est peut-être le meilleur instrument de paix sociale dans l'entreprise, puisqu'il évite l'auto-flagellation de chacun, en préservant le talent supposé de tout le monde.

Evidemment, si certains d'entre vous venaient à ne pas apprécier le film de Lars Von Trier que nous vous conseillons d'aller voir, ce ne serait pas de notre faute. Mais de celle de la salle que vous avez choisie, aux projecteurs mal réglés, ou des popcorns qui étaient trop salés. Et nous ne pourrions, bien entendu, pas en être tenus pour responsables.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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