Le livre qui va vous faire haïr un peu plus les DRH (ou pas)

Publié le 14 janvier 2013 Sylvia Di Pasquale

Ils devraient le couvrir de goudron et de plumes, du moins le détester. Mais les DRH pourraient bien réserver à Jean-François Amadieu un sort beaucoup plus enviable. Et le remercier. Pourtant, son ouvrage DRH le livre noir, paru le 10 janvier dernier au Seuil, n’est pas une critique feutrée de la profession, c’est une charge à l’arme lourde. Pour l’auteur, il n’y a pas grand-chose à sauver dans les ressources humaines à la française. Le recrutement ? Carrément discriminant, ouvertement ésotérique et largement pistonnant. L’évolution des carrières ? Pareil. La formation ? Identique. Les salaires ? A la tête du client. Sur 235 pages, nos ex-chefs du personnel se font étriller comme jamais.

Alors pourquoi devraient-ils offrir des primevères à leur tortionnaire ? Pas de syndrome de Stockholm dans leur attitude, ni de pratiques SM revendiquées. C’est que les process dénoncés par le prof de Paris I-Panthéon-Sorbonne et fondateur de l’Observatoire des discriminations, les vrais DRH les connaissent par cœur. Mieux, ils les pourchassent depuis dix ans. Le recours à la graphologie, dénoncée par l’auteur, l’est aussi par les vrais professionnels. Sauf qu'ils ne sont pas légion. Et qu'un candidat a plus de chances de rencontrer une palanquée d'hurluberlus manquant souvent du début de la moindre compétence en matière de recrutement.

Que ce soit parmi les managers qui s'improvisent recruteurs parce qu'ils ne font confiance à personne pour recruter leur futur collaborateur. Ou dans les PME sans service RH, dans des pseudo-cabinets de recrutement et même parmi les dirigeants. Du coup, ces recruteurs improvisés se raccrochent aux branches du pire. Du pendule, de l’astrologie, de la numérologie, et bien sûr de la graphologie, puisque en plus, et c’est une totale aberration, cet « outil » est autorisé par une norme officielle depuis 2001. Du coup, la véritable enquête, l’étude de fond reste à faire. Combien de salariés sont réellement recrutés par des professionnels aguerris ?

Le bouquin de Jean-François Amadieu est donc un plaidoyer pour l’amélioration et la professionnalisation des RH. « Ce livre n'est pas un réquisitoire », précise non sans humour l'auteur après 235 pages de charge.

Bien d'accord avec le professeur car si l'on n'aborde pas les vrais problèmes, on ne risque pas de les résoudre. S'il n'y avait une dérive sous-jacente dans son propos. Elle concerne les limites de la discrimination. L’auteur dénonce le mauvais sort fait aux minorités ethniques, aux femmes, aux homosexuels et aux handicapés. A juste titre. Mais cette démarche d'impartialité affichée, de recrutement totalement transparent, qui devrait tout aussi justement obliger les équipes RH à ne pas juger les gros, les anorexiques, les trop laids, les trop beaux, les chauves ou les roux, les bègues et les mal fagotés, a ses limites.

Car cela revient à négliger de fait, toutes possibilités d’affinités en dehors de strictes compétences, pourtant nécessaires entre un employé et un employeur. Et par là-même, à gommer toute dimension humaine. C’est vrai, la discrimination par le physique est un fléau. C’est sûr, préférer un joyeux luron à un triste sire à compétences égales est discutable. Mais elle est, malheureusement ou heureusement, humaine. La nier, c’est transformer nos DRH en directeur des ressources plus du tout humaines, en robots recruteurs. Ce n’est certainement pas le but affiché par Jean-François Amadieu. Mais c’est un aboutissement possible du processus qu’il appelle de ses vœux.

Sylvia Di Pasquale © Cadremploi.fr – 14 janvier 2013

Dessin de Charles Monnier © Cadremploi.fr

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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