Les cadres pas vraiment mûrs pour la disparition du CDI

Sylvia Di Pasquale

Les cadres pas vraiment mûrs pour la disparition du CDI

Alors comme ça, c’en serait fini du CDI comme nirvana du contrat ? Alors comme ça, le rêve des cadres prendrait de plus en plus la forme d’une vie de free-lance ? On pourrait le croire si l’on se réfère à l’étude* réalisée par l'institut TNS Sofres pour la fondation ITG.  Qui nous apprend que 72 % des cols blancs estimeraient que le bon vieux contrat à durée indéterminée ne sera bientôt plus le mètre étalon du boulot. Cette grosse majorité n’était que de 65 % en 2014. De plus, 82 % d’entre eux se montreraient plutôt conciliants avec le travail indépendant, en tant que nouveau paradigme de la relation de travail. 

Comment expliquer ce fatalisme face au déclin du CDI et cette attirance pour le travail indépendant ? 

Première hypothèse : à force d’entendre les chiffres du chômage galopant, les cols blancs se prépareraient à perdre leur emploi de salarié et se conditionneraient sans barguigner à travailler autrement. Si c’est le cas, on peut s’étonner de leur position : ils fantasment une précarisation qui les épargne jusqu’alors, puisqu’ils sont deux fois moins touchés par le chômage que les autres catégories professionnelles, et qu’ils sont deux fois plus souvent en CDI aussi.

Deuxième hypothèse : c’est justement du haut de leur Olympe qu’ils peuvent rêver d’indépendance. Car dans leur situation de plein emploi, ils sont persuadés, peut-être à juste titre, qu’après avoir enjambé la barrière de l’entreprenariat, ils n’auront aucun mal à décrocher des commandes, et à trouver des clients. 

Deux autres résultats figurant dans ce baromètre viennent jouer les trouble-fêtes.

D’abord, 88 % des cadres se disent satisfaits de leur travail actuel. Ils affirment être suffisamment autonomes et responsabilisés (+2 points vs 2014), et même bien rémunérés (+2 points également). Étonnant pour des candidats à l'entreprenariat. Seuls 12 % se montrent mécontents et aspirent à un meilleur salaire, davantage de reconnaissance et des perspectives à moyen terme. Autre résultat contradictoire : quasiment la totalité des cadres interrogés témoignent de leur attachement aux bonnes vieilles protections sociales que sont les points retraites (95 %), l’assurance maladie (95 %) et l’assurance chômage (92 %).

Fichtre ! Ils ont beau douter de la pérennité du CDI, ils semblent diablement plébisciter ses atours. Alors le doute s’installe. Surtout quand on réalise que l’un des commanditaires de l’étude a quelque intérêt à prôner les « nouvelles formes de travail » et notamment le portage salarial. 

Se pointe alors une troisième hypothèse : finalement, cette fin du CDI à laquelle les cadres, fatalistes, se prépareraient ne serait-elle pas un fantasme de DRH ? Une prophétie auto-réalisatrice, comme disent joliment les psys pour désigner la tentation de croire à ce que l’on espère.

Il faut dire que, ces derniers temps, les DRH ne s’occupent plus seulement de recrutement, de gestion de carrière ou de formation de leur personnel permanent. À force d’"accompagner" la transformation des business model, ils ont appris à acheter des compétences externes. Parfois même à d’anciens salariés, volontairement devenus prestataires (notamment) de leur ancien boss en créant leur propre structure. 

Cette transformation de l’entreprise, Jacques Attali et ses amis canadiens l’évoquaient déjà en 2007, en expliquant que les boîtes de demain ressembleraient au Cirque du Soleil et à ses cohortes d’intermittents. Et que la réussite de cette entreprise de spectacle tenait à ce mode de fonctionnement. Avec d'une part une "élite d'intermittents" et d'autre part une "base de permanents à mobilité réduite." Si sa prophétie se réalise, ce sera dans tous les cas, la plus importante révolution du monde du travail depuis la révolution industrielle. C’était il y a 170 ans.

 

@Syl_DiPasquale © Cadremploi.fr

*3ᵉ baromètre sur les cadres, réalisé par TNS Sofres, auprès d’un échantillon de 500 cadres du secteur privé, représentatif de la population des cadres âgés de 18 ans et plus.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

Vous aimerez aussi :