Méfiez-vous de vos nouveaux collègues

Sylvia Di Pasquale

Finalement, la télé s'intéresse assez peu à l'entreprise. Hormis quand elle relate le feuilleton quotidien des grabuges sociaux dans ses JT, façon « Plus belle la vie » en négatif. Mais en dehors des plans sociaux, manifs, chiffres en dégringolade et séquestrations, pas grand chose.  Le boulot ne passe pas l'écran. Du coup, quand la téléréalité prépare son intrusion au bureau, on s'intéresse, forcément. Mais on se méfie aussi, évidemment.

Car comme toujours, avec ce genre tordu, on n'attend pas de ses producteurs qu'ils posent leurs caméras avec subtilité sur la vie quotidienne de quelques vingt millions de salariés français. Et, à la lecture des concepts qui vont débouler dans les lucarnes ces prochains mois, on a bougrement raison. La filiale américaine du trop célèbre groupe Endemol, qui a inventé la téléréalité, ouvre les hostilités ces jours-ci sur la chaîne Fox avec « Someone's Gotta Go » (« Quelqu'un doit partir »). Un titre qui a le mérite d'être franc du collier pour une idée qui ne l'est pas moins : demander aux salariés d'une entreprise de décider lequel d'entre eux sera viré au bout de la semaine de tournage.

En Europe, on est plus cultivé, plus réfléchi et moins outrancier. C'est connu. Plus faux-derche aussi ? En tous cas, l'antenne française d'Endemol vient de proposer à TF1, un concept inverse, du moins sur le papier. L'idée, déjà achetée par l'anglaise Channel Four sous le titre « Undercover boss » (« Patron masqué ») veut « valoriser les travailleurs de l'ombre », dixit sans rire la boîte de production.  Le patron déguisé et méconnaissable se glisse incognito parmi les salariés de son entreprise pendant dix jours. Pendant qu'il est filmé (en caméra cachée), il écoute ses nouveaux collègues et bosse avec eux.

On voit déjà poindre les arguments en faveur d'un tel programme, et les témoignages des boss déguisés en employé qui auront vraiment pris conscience à l'occasion de ce jeu de rôle, « des difficultés et des vraies conditions de travail » de leurs subalternes. Bien sûr. Et au pays de Candy, on se dit qu'une émission de ce genre ne fera jamais dans la crapulerie ni dans la manipulation de bas étage. Que le patron n'entendra jamais parler de lui autrement qu'en termes policés. Et si ce n'était pas le cas, il oubliera le nom de ceux qui ont balancé tout le mal qu'ils pensent de lui dès qu'il aura retrouvé son bureau à lui, et le pouvoir qui va avec. On croit dur comme fer aussi que les PME américaines qui jouent le jeu de « Someone's Gotta Go » retrouveront des relations sociales apaisées dès que les caméras d'Endemol seront reparties.

Du coup, à la simple lecture de ces futurs programmes, on regrette beaucoup moins que la télé ait consciencieusement négligé l'entreprise pendant si longtemps. Et l'on en vient à souhaiter qu'elle continue à le faire jusqu'à la nuit des temps.  Mais c'est apparemment trop tard. Il paraît que TFI examine de près le projet « Undercover boss » et que le patron d'une très grande entreprise serait ravi de se prêter au jeu. Salariés des boites du CAC, méfiez-vous de vos nouveaux collègues.

Sylvia Di Pasquale © Cadremploi.fr - 14 avril 2009

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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