Mobilité : du plomb dans les valises

Publié le 12 mars 2007 Sylvia Di Pasquale

Mobilité. Ils n'ont que ce mot à la bouche. Attention, pas celle qui touche au changement de poste, de fonction ou d'entreprise. Trop facile. Lorsque certains recruteurs parlent de mutation, un ange passe au volant d'un camion de déménagement. Car c'est bien la mobilité géographique qui les obsède. Selon eux, un cadre est un être qui passe sa vie dans des meublés pour être sûr de pouvoir déménager prestement tous les trois ou quatre ans afin de suivre son entreprise ou de profiter d'une nouvelle opportunité. Le col blanc serait le troufion du XXIᵉ siècle, toujours entre deux casernes. Les racines ? L'intégration dans une ville ou une région ? Un truc ringard, un loisir, une lubie, que l'on peut, à l'extrême limite, s'offrir après la retraite si par malheur on ne souhaite pas s'enfermer dans une résidence au soleil, avec jardinet et caméras de surveillance comme tout le monde. En attendant les cheveux blancs, il s'agit de garder un œil sur ses cartons à peine ouverts pour faire une belle et grande carrière.

Prenons, par exemple, le Grand Ouest qui nous occupe cette semaine. Le sport préféré des cabinets et entreprises de Nantes, Angers, Rennes, Le Havre, Tours et les autres, consiste à attirer des cadres venus d'ailleurs, notamment sur les secteurs et métiers qui souffrent d'une pénurie d'emploi. Entre la douceur angevine, le charme nantais, la qualité de vie tourangelle et autres arguments bucolico-attrape parigos, la chose n'est pas si difficile. Parfois, la concurrence avec les régions du Sud corse l'exercice vis à vis des cadres aux compétences les plus demandées. Mais le Grand Ouest finit toujours pas trouver cadre à sa mesure. C'est par la suite que ça se corse. Une fois que nos cadres sont installés, que la fermette est rénovée, que les enfants sont scolarisés et que les loisirs sont appréciés, plus question de les faire bouger, les bougres. Un recruteur du cru s'en énerve : « Passé 40 ans, les gens sont beaucoup moins mobiles. On arrive bien sûr à motiver les Parisiens qui veulent se mettre au vert. Ou encore les exilés qui ont grandi dans l'Ouest et veulent y revenir. Tout ceux là, par la suite, pas question de les faire bouger à nouveau. »
Ainsi donc le cadre aurait lui aussi des aspirations profondes, un goût pour la qualité de vie, pour l'établissement de relations sociales et amicales qui dépassent le cadre professionnel ? On en est tout retourné. Mais on continue à écouter notre sociologue titulaire d'une chaire au café du commerce. « En fait, les gens qui sont en poste en région, ne veulent quitter ni l'un ni l'autre. On a que les chercheurs d'emploi actifs, pas les passifs. » Trop renversant. Les cadres bien dans leur vie privée et bien dans leur boulot ne pensent même pas à tout larguer pour un nouveau job, dont ils ne savent pas grand-chose et pour un endroit où ils ne connaissent personne ? Une démotivation qui touche toute la famille. Leur conjoint, l'ingrat, qui bosse dans le même joli coin ne veut même pas donner sa démission pour suivre le nomade. Pas plus que les enfants, peu reconnaissants, qui ont tous leurs copains dans la charmante petite ville où ils ont grandi.

Ainsi donc les cadres préfèrent ce qui est agréable à ce qui l'est beaucoup moins. C'est évidemment loin d'être un scoop pour les professionnels du recrutement qui tentent de contourner l'obstacle, de rendre plus doucereux les transferts en aménageant la venue des conjoints et des enfants. Un plan d'accompagnement pour remplacer l'enracinement. Une tentative de greffe pas simple à réussir, même pour les brillants horticulteurs des RH.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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