Nous sommes tous des Nouriel Roubini

Sylvia Di Pasquale

La scène se passe le 7 septembre 2006, au siège du FMI à Washington. Comme souvent, le Fonds monétaire international organise ce jour-là une table ronde au cours de laquelle d'éminents profs s'expriment sur le temps économique qu'il fera demain. Parmi eux, un certain Nouriel Roubini, enseignant à l'université de New York, prend la parole.

Et de lancer à ses collègues, pliés de rire, que dans les années à venir, l'Amérique allait connaître la récession, notamment en raison d'une crise immobilière augmentée d'un choc pétrolier. Mais comme les autres participants à la table ronde se tapent sur les cuisses, il rentre dans les détails, et prédit la faillite de plusieurs banques d'affaires ainsi que la chute de Fannie Mae et Freddie Mac, les deux mastodontes du crédit immobilier américain. Mais la salle rigole tellement que l'animateur interrompt la séance pour inviter les spectateurs à boire un verre pour oublier ce qu'ils viennent d'entendre.

Depuis quelques jours, évidemment, plus personne ne se marre et Nouriel est surbooké. De la Maison Blanche au Congrès en passant par les vénérables maisons de Wall Street, tout le monde s'arrache les prédictions de l'oracle. Et le prof se lâche. Il vient d'annoncer que les prochaines enseignes en faillite devraient être Morgan Stanley et Goldman Sachs. Citygroup et JP Morgan les suivraient de près. Bref, comme il dit, on pourrait aboutir « à une crise massive et systémique ». De quoi avoir les chocottes sur l'avenir, bien sûr. Mais de quoi aussi, se poser des questions sur l'importance, ou l'insuffisance, que les dirigeants de pays ou d'entreprises accordent à la parole ou aux travaux d'autrui.

Que ces derniers soient des experts totalement externes à la marche de leur nation ou de leur boîte. Ou qu'ils soient des collaborateurs en interne. Combien de cadres ont compris bien avant que leur entreprise soit en danger que leurs dirigeants se fourvoyaient. À l'instar des ingénieurs d'EADS, qui, bien avant que la crise n'éclate au grand jour, savaient que le programme A380 accumulait les retards. Combien d'autres cadres, chez Renault, cette fois, savaient que le lancement d'une berline classique, comme la Laguna était une erreur, dans un marché ou ce type d'auto était en chute libre et qu'elle allait conduire aux suppressions d'emploi que l'on sait ?

Il existe une loi, importée des US et appelée là-bas whistleblowing. Elle oblige les salariés à dénoncer les malversations et les indélicatesses dont ils seraient témoins au sein même de leur entreprise. Il serait évidemment illusoire, voire dangereux, de promulguer un nouveau texte obligeant les cadres et employés à dénoncer les errements stratégiques de leurs boss. Nous sommes le pays champion du monde des lois inappliquées. Et il n'est nul besoin d'en rajouter.

Pour autant, il serait sain pour tout dirigeant, surtout si l'entreprise fonctionne sur des lignes hiérarchiques longues, d'écouter un peu plus ses collaborateurs experts et proches du terrain. Pas besoin pour cela d'en passer par un utopique système d'autogestion coopératif où tout le monde décide pour tout le monde. Un tout petit peu de bon sens suffirait amplement.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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