Télétravail forcé

Sylvia Di Pasquale

A peine 6 jours. Moins d'une semaine et on vous sent légèrement tendus. Chauds bouillants même. Comme si l'idée de vous faire gentiment piétiner sur des quais bondés, ou de rouler à 2,5 km/h (en dehors des heures de pointe) était à la limite du supportable. Et l'on sent monter la clameur, la longue plainte des usagers qui maugréent, vilipendent et anathèment. Alors, plutôt que de subir 4 heures de transports quotidiens, des cadres ont choisi de rester à la maison. Pas pour buller, mais pour travailler comme si de rien n'était.

Le XXIᵉ siècle s'est insinué dans les conflits sociaux. Une pincée d'ADSL, de GSM, voire de Webcam, vont laisser les piquets de grève fort marris. C'en est fini de la prise d'otage de l'usager, le bureau virtuel vous permet désormais de vous passer momentanément des joies du RER A, de l'Opel Vectra ou du métro Gambetta. Vous voilà donc maître de votre temps et responsable de votre bureau reconstitué sur la table de la salle à manger, de la cuisine ou de toute autre surface plane apte à accueillir votre barda numérique.

Sauf que l'on ne s'improvise pas télétravailleur au débotté. Entre les managers cloués à la maison et culpabilisant comme des bêtes de ne pas être à leur place habituelle et les zappeurs fous, incapables de limiter leur espace mental à leur seul périmètre de travail, le petit monde des travailleurs à domicile, même s'il a tendance à s'élargir ces temps-ci, se partage en deux populations aussi distinctes que malheureuses.

Prenez cet homme pressé. Il dirige à la baguette un service de sept collaborateurs et telle Blanche Neige avec ses larrons, il est aux petits soins. Mais depuis mercredi, Christophe, appelons-le Christophe, se fait un sang d'encre. Il n'y est pas et crève de savoir ce qui se trame au bureau. Alors, à 9h02, il envoie un premier mail à ses ouailles - avec toute sa hiérarchie en copie bien sûr - en demandant un accusé de réception pour vérifier que tout le monde est bien arrivé. A 9h22, il téléphone à Damien, son chef de produit junior. A 9h28, c'est au tour d'Anna, son adjointe. Ordre est donné d'organiser une conférence téléphonique à 10 heures. Tous les dossiers qu'il a emportés à la maison, il n'y touche pas. Parce que ses journées, il les passe à « manager à distance », comme il dit en se lamentant. Mais en fait, Christophe a peur. Tout au fond de lui, il est persuadé que ses collaborateurs le prennent pour un tire-au-flanc. Alors il garde le contact, tout le temps. Pour leur démontrer le contraire.

Ce n'est pas comme Justine. Elle est totalement autonome, qu'elle dit. Pas besoin d'être constamment en liaison direct avec le boulot. Au contraire. A la maison, on avance plus vite et plus facilement. Car on est moins dérangé. Par les collègues, les collaborateurs ou les chefs, en tout cas. Mais pas par la machine à laver. Une petite lessive qui n'attendait que ça et elle attaque, promis. Bon d'accord, elle va faire un tour sur ce site qui vend des chaussures que même le Temple de la pompe n'en a pas de pareils, et à des prix, je ne vous dis pas. Justement elle le dit à sa copine au téléphone qui, elle aussi, télétravaille. A la nuit tombée, son dossier est à peine entamé. Même si la nuit tombe tôt ces temps-ci, Justine n'en a pas fait beaucoup plus que Christophe. Et tous deux se sentent piteux. C'est sans doute pour ça qu'ils étaient nombreux à y retourner ce lundi, coûte que coûte.

Pas sûr que l'image du télétravail en sorte indemne. Au pire, ils en garderont le souvenir d'un gros ratage avec perte de temps, au mieux celui d'une journée de farniente aux frais de la princesse. Après ça, allez donc leur demander de laisser vivre à d'autres une expérience qu'ils ont eux même ratée...

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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