Toni Erdmann, enfin une comédie sur l’ambition

Publié le 22 août 2016 Sylvia Di Pasquale

Toni Erdmann, enfin une comédie sur l’ambition

Lorsqu’on bombarde sur les écrans un film allemand de 2h40, avec des acteurs inconnus et en pleine torpeur aoûtienne, on tient la recette d’un échec commercial annoncé. Pourtant, Toni Erdmann, en salles depuis mercredi après avoir secoué les spectateurs du dernier Festival de Cannes, pourrait bien connaître un vrai succès sur les écrans de la rentrée.  

C’est que l’œuvre de Maren Ade ne se penche pas seulement sur les rapports, pour le moins complexes, entre un père facétieux et sa fille austère.  Elle déclenche des fous rires libératoires en montrant des gens au boulot. 

La blonde Inès poursuit une carrière de consultante internationale dans un cabinet de conseil en restructuration; son père Winfried est prof de musique proche de la retraite. Pour la réalisatrice, ce choc de générations est un révélateur, comme un miroir tendu à Inès par son père.  Elle évolue dans l’univers glacial et codé des cadres expatriés, en l’occurrence à Bucarest, où son boss l’a envoyée négocier un gros contrat qui pourrait bien changer le cours de sa carrière. Le pire moment pour voir son père débouler sans prévenir dans sa vie hyperorganisée. Un géniteur plus prompt à s’amuser de coussins péteurs et de déguisements que de cocktails compassés dans des loundges roumains. C'est pour se rapprocher d'elle qu'il s'invente ce personnage de Toni Erdmann, et devient l'une de ses fréquentations professionnelles.

Car, derrière ses facéties, le père se préoccupe profondément du bonheur de sa fille. Ses questions trop simples, « est-ce que tu es un tout petit peu heureuse ici ? », ses loufoqueries tellement absurdes, vont fissurer sa vie faite de powerpoints, de réunions stratégiques, de relations cyniques, d’externalisation d’activités et de licenciements brutaux. Elle est d’abord déstabilisée, puis réalise qu’elle s’est oubliée, dans un job qui la vampirise. Avant de réagir, de s’opposer, et de se désaliéner.

Ce pitch, étiré sur plus de 2h40, aurait pu virer au pathos ou à la salve antimondialiste primaire. Mais ce n’est pas l’entreprise que Maren Hade entend démonter et condamner. La fin, que nous ne spolierons pas, le démontre. La réalisatrice allemande ne donne pas de leçon sur la méchante boîte vs la vraie-vie-gentille-et-fleurie. Par petites touches, parfois plus grandes, parfois grinçantes, elle nous fait rire (bruyamment), nous émeut (énormément) et force à nous interroger, comme Inès, sur ce que nous attendons du travail dans l’existence.

Sans le rejeter, mais en demandant à chacun si sa vraie place est dans son poste d’ici et de maintenant. Ce film témoigne de la puissance destructrice de l'ambition quand elle nous stérilise au lieu de nous ensemencer. Inès a eu la chance de trouver sur son chemin ce contre-pouvoir bienveillant qui a su lui poser les bonnes questions. Et lui a fait retrouver le chemin d'une ambition féconde. Même si son libérateur est adepte du coussin péteur.

@Syl_DiPasquale

Dessin de Charles Monnier

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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