Un million de cadres en plus en vingt ans, et moi et moi et moi

Publié le 06 mars 2018 Sylvia Di Pasquale

Un million de cadres en plus en vingt ans, et moi et moi et moi

C’est un tout petit chiffre dans un tout petit tableau perdu dans les 274 pages de la très exhaustive somme* livrée par l’Insee cette semaine. Comme chaque année, l’Institut compile ses statistiques sur l’état de la société française et on y retrouve la confirmation qu’entre 2005 et 2016, le nombre de cadres a augmenté tandis que, sur la même période celui des ouvriers et employés a baissé.

Ce qui nous fait une sacrée inflation de cols blancs puisqu’en vingt ans la France est passée de 2 à 3 millions de cadres salariés dans sa population active.

Les cadres sont de plus en plus nombreux et de moins en moins cadres.

Mais pourquoi bigre les entreprises ont-elles embauché un million de cols blancs en plus en 20 ans ? La raison de cette inflation s’explique évidemment par le déferlement de la révolution numérique et technologique qui touche toutes les professions – et on en est qu’au début. Elle induit un besoin de compétences nouvelles, souvent ultra spécialisées, qui oblige les boîtes à recourir aux plus qualifiés dans quasiment tous ses métiers. Il y a 20 ans, 15 % des cadres bossaient dans l’informatique. Ils sont désormais 30 % dans le numérique. Au cours des dix dernières années, les ingénieurs études/R&D sont passés de 4 à 12 % des effectifs cadres.

L’autre raison qui explique l’inflation de cols blancs dans l’entreprise, c’est la mutation profonde de leur rôle.  Début du siècle, les 2 millions de cadres étaient majoritairement des managers qui encadraient une équipe. Aujourd'hui, 40 % sont des experts qui n’encadrent qu’eux-mêmes. Du coup, « l'appellation cadre recouvre des profils de plus en plus diversifiés », rappelle le boss de Cadremploi dans une interview au Figaro.

Et ça ne fait que commencer. De nouveaux métiers cadres apparaissent tous les jours, de plus en plus complexes et à cheval entre plusieurs domaines. Les entreprises leur collent le statut cadre, même s’ils n’encadrent pas, parce que leur poste nécessite une large autonomie de travail. L’extension du domaine de l’appellation cadres fait d’ailleurs l’objet de discussions qui ont démarré le 21 décembre dernier et devraient se poursuivre pendant un an.

>> Lire aussi : Le statut cadre va-t-il être ventilé façon puzzle ?

En attendant, vus les recrutements de cadres prévus à l’horizon 2020, le nombre de cols blancs est bien parti pour augmenter encore.  C’est une excellente nouvelle pour les cols blancs qui disposent du bon diplôme.

Et les autres ? Les bidouilleurs qui, aujourd’hui peuvent eux aussi être experts sans quitter leur PC perso ? Les commerciaux doués sans jamais avoir exercé ce métier ? Les malins qui percutent plus vite que leur ombre, capables d’analyser et de développer une stratégie marketing sans avoir fréquenté une école de commerce  ? Seront-ils toujours évincés faute de la bonne expérience ou du bon diplôme ?

Avec un chômage des cadres à 3,5 %, et sa conséquence logique –  une pénurie de candidats dans toutes les fonctions –, les entreprises vont, peut-être, finir par jeter à la broyeuse cette bonne vieille idée franco-française du recrutement au diplôme ou à l’expérience copiée/collée. Un recrutement par la crainte de se tromper sur les compétences réelles du candidat. Certes, le jour où sautera la digue garde-fou du diplôme, les entreprises devront en passer par d’autres méthodes pour juger de la valeur opérationnelle d’un postulant. Dans ce domaine, l’intelligence artificielle bien programmée devrait permettre aux recruteurs humains d’augmenter leur audace.

* Tableaux de l’économie française, Insee, paru le 27/2/2018 https://www.insee.fr/fr/statistiques/3303384?sommaire=3353488

@Syl_DiPasquale ©Cadremploi

Dessin de Charles Monnier

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Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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