« Dommage, vous seriez parfait pour ce poste mais ils veulent une femme »

Sylvia Di Pasquale

EDITORIAL – C'est la petite phrase qui fait mal. Celle qu'entendent de plus en plus d’hommes candidats à des postes de comité de direction mais qui se font doubler par une femme dans la dernière ligne droite. Discrimination ou rééquilibrage ?

Dessin de Charles Monnier ©Cadremploi

« Dommage, vous seriez parfait pour ce poste mais ils veulent une femme »
Dessin de Charles Monnier ©Cadremploi

C’est l’histoire (vraie) d’un garçon qui aurait du mal à décrocher le poste de ses rêves parce que c’est un garçon. Pas à cause du Covid – parce que sa spécialité est très recherchée donc ce n’est pas un problème d’offres – mais bien à cause de son genre. « Vous seriez parfait pour ce poste mais ils veulent une femme », explique le chasseur de têtes au candidat incrédule.

Officiellement, vous avez le profil. Mais en réalité, vous n'avez aucune chance car ils veulent féminiser leur codir.

Car l’homme est un cadre de haut niveau. De celui qui vous offre un ticket pour le codir. Sauf que les lois, les palmarès des bons élèves et la volonté affichée de parité sont passés par là. Les entreprises du SBF (les 120 plus grosses boîtes de France) sont particulièrement sensibles à ces obligations ou encouragements à la féminisation de ces hautes instances puisqu’elles doivent légalement y passer sous peine de sanction pécuniaire. Or, pour notre cadre très sup, ce sont autant de très beaux employeurs potentiels, des cibles idéales pour une carrière réussie.

Sauf que la volonté ministérielle, après avoir imposé par la voie législative les quotas de femmes dans les conseils d’administration (donc tout là-haut, là-haut), souhaite, légitimement, en faire autant dans les comités de direction et dans toutes les instances stratégiques de décision des boîtes.

Facétieux, le ministère du Travail publie chaque année un palmarès des bons élèves, en les citant nommément. Un name and shame à l’envers plutôt séduisant pour les boîtes qui peuvent ainsi mettre en avant leur belle part de féminisation. Il faut dire que ces boss n’ont pas eu trop de mal à se rallier à la cause. Attentifs lecteurs du dernier rapport de l’ONU datant de mai 2019 et intitulé « Femmes d’affaires et femmes cadres : les arguments en faveur du changement », ils y ont découvert que près des trois-quarts des entreprises qui ont développé la mixité dans leur management ont augmenté leurs bénéfices de 5 à 20 %.

Si en plus, les femmes dopent les chiffres d’affaires…

L’entreprise française étant ce qu’elle est, et le patriarcat millénariste s’étant prolongé jusqu’il y a très peu, il est quelques réveils douloureux et quelques affolements pour tenter de féminiser les comex, codirs et cotrucs avant que ne sonne l’opprobre des palmarès et des classements.

C’est ainsi que notre garçon qui est un garçon se retrouve désavantagé par rapport à d’autres candidats plus candidates que lui. Et muselé dans sa révolte puisqu’il serait malvenu de sa part de blâmer les excès du féminisme, alors qu’il défend et milite pour la parité en entreprise depuis toujours.

Il sait bien que ce sont plutôt les entreprises à la papa qui sont à blâmer. Celles-qui, depuis la révolution industrielle placent à leur tête des messieurs et s’aperçoivent, un peu tard, que le XXIe siècle est arrivé.

Finalement, l’histoire de l’homme qui se voit doubler en finale d’un recrutement par une femme n’est rien d’autre que le pendant d’une autre histoire, vécue pendant des centaines d’années et tout aussi regrettable : celle de toutes les femmes qui se sont fait doubler par des hommes à des places qu’elles méritaient tout autant qu’eux. Mais que l’air du temps et le machisme installé ne leur permettaient pas d’atteindre.

Les femmes en souffrent depuis qu’elles ont accédé au marché du travail, les hommes depuis 2011 et la première loi un peu plus coercitive sur la parité. Du coup, au compteur des années de frustration accumulées, les femmes sont toujours nettement en tête.

 

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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