Et si l’entreprise cessait d’être un panier de crabes ?

Publié le 2 juin 2020 Sylvia Di Pasquale

EDITORIAL Quand un crabe tente de s’échapper de la nasse, ses congénères coopèrent pour l’en empêcher au lieu de lui faire la courte échelle. Les entreprises modernes ont bien compris les vertus de la solidarité mais ne s’organisent pas pour l’encourager chez leurs salariés. Et si la crise du Covid-19 accélérait le passage à l’action ? Et permettait aux managers d'agir sur les « nœuds de coopération » ? Je partage ici mes réflexions après avoir écouté Yves Morieux, économiste au Boston Consulting Group et spécialiste de la "productivité relationnelle » en entreprise.
Dessin de Charles Monnier ©Cadremploi

Les consultants du BCG le martèlent depuis des années. En 60 ans, l’environnement économique est devenu six fois plus compliqué, selon l’indice de complexité du Boston Consulting Group. Et comment les entreprises françaises ont-elles réagi ? En multipliant leur propre complexité par trente-cinq. Elles ont empilé des structures et ajouté des process aux reporting. Au fil des créations de comités de décisions en plus des codirs, comex, shadow comex, coqueluches et autres conciles, la bullshit-organisation s’est développée de manière exponentielle. Et avec elle, le sentiment de frustration et le désinvestissement au travail.

Le monde est 6 fois plus compliqué et les entreprises se sont organisées pour être… 35 fois plus complexes.
Yves Morieux, économiste spécialiste de la productivité du travail, consultant senior au BCG

Résultat : un cadre passe à peine 30 % de son temps à produire ou à encadrer, et tout le reste à reporter à des strates hiérarchiques avec qui il se morfond pendant des heures en réunion. Tandis que ces dernières passent leur temps à gérer leur carrière. On exagère ? A peine.

Et si ces pseudo-collectifs arrêtaient d’imiter les crustacés, de vouloir s’en tirer de manière individuelle, de s’écraser les uns les autres et de se battre à coups de pinces ? Afin d’en finir avec le fameux « cause toujours, ta coopération m’intéresse » et sa cohorte de bons sentiments affichés.

C’est que la crise du Covid-19 a eu la vertu de ralentir le « lobbying de la machine à café » selon l’expression d’Yves Morieux, économiste et spécialiste de la productivité au travail au sein du BCG. Ce qui se tramait en présentiel avant et après les réunions pour orienter les décisions a été entravé par le télétravail forcé. Pendant ce temps, les équipes avançaient et délivraient, on ne compte plus le nombre de témoignages en mode « je n’ai jamais autant bossé pendant le confinement ». Comprenez : j'ai moins perdu de temps en intrigues florentines.

Solidaire ou solitaire ?

Le confinement a révélé qu’il était ainsi possible de coopérer autrement – plus sainement – depuis sa cuisine via les outils numériques. Cette coopération, entraide et horizontalité dont on nous rebat les powerpoints, est encore et toujours en chantier. Mais les enseignements du confinement pourraient bien permettre aux managers de garder de bons réflexes en surveillant les « angles morts de la productivité ».

Car le télétravail a ses vertus et ses « angles morts », notamment le risque que tous ceux qui jouent le jeu de la coopération ne soient invisibilisés par ceux qui la freinent.

 

Pour cela, il faut que le cap ne soient pas seulement donné par les managers-matelots, mais par les capitaines du bateau qui doivent reprendre la barre. Car si tel n’est pas le cas, la digitalisation et le télétravail qui va déferler, rajoutera du reporting au reporting, de la réu zoom à la réu zoom et la courbe exponentielle de la complication continuera de grimper alors que la productivité (la vraie, pas celle qui consiste à noircir des tableaux Excel) continuera de chuter. C’est aux directions des entreprises de récompenser cette « productivité relationnelle ». De récompenser certes les objectifs collectifs vs les individuels mais de faire bouger les pierres en évaluant la coopération réciproque.

Qu'as-tu apporté aux autres ? Qu'est-ce que les autres t'apportent ?

Au final, dans ces organisations entravées, si les DG ne mouillent pas la chemise, ils la perdront.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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