”Grande” démission = gros fantasme

Sylvia Di Pasquale

La "grande démission" à la sauce US n'a pas gagné la France. Chez nous, les salariés ne partent pas pour réfléchir au sens de leur vie mais pour prendre un autre job. La preuve : le taux d'emploi bat des records en France. Alors pourquoi continue-t-on à se faire peur ?

Dessin de Charles Monnier ©Cadremploi

”Grande” démission =  gros fantasme
Dessin de Charles Monnier ©Cadremploi

C’est beau l’Amérique, et puis c’est grand, et puis on y démissionne comme on respire. Là-bas, on l’appelle  le « Big Quit », autrement dit « la grande démission » qui a touché l’an passé 47 millions de Yankees. Même la reine du RnB, Queen B, Beyonce s’est fendue d’une chanson sur le phénomène, invoquant, dans « Break my soul », la joie de se libérer du travail, de libérer l’amour et d’oublier le reste, en vrac. De quoi faire fantasmer le monde entier, et notamment les Français en mode « ce qui touche les US nous arrive forcément ».

 

Est-ce que nous aussi, on colle notre dém’ pour filer ouvrir des chambres d’hôtes sur le plateau de l’Aubrac ? Est-ce que nous aussi on quitte ce monde de stress et de pression pour élever des chèvres et vivre dans une yourte, brother ?

Pas vraiment.

C’est ce que la Dares (direction de l'Animation, de la Recherche, des Études et des Statistiques) a rappelé dans sa note du 18 août dernier, intitulée « La France vit-elle une “Grande démission” ? », après avoir fait parler les chiffres.  

Au premier trimestre de cette année, 520 000 salariés ont effectivement quitté leur boite de leur plein gré, dont 470 000 en CDI. Un record ? Pas vraiment. Il est même inférieur à celui que la France a connu juste avant la crise de 2008.

 

Pour autant, le chiffre de début 2022 est élevé et tout le monde le reconnait. Mais pourquoi les démissionnaires ont-ils été si nombreux à lâcher l’affaire ? D’autant que la très grande majorité d’entre eux étaient en CDI. En fait, ils n’ont pas vraiment rejoint les plateaux venteux du Massif central et n’ont pas troqué leur pavillon pour une tente mongole. Nos démissionnaires s’en sont simplement allés rejoindre d’autres boîtes, par une offre d’emploi appâtés, par un meilleur salaire attiré, et par la difficulté des boîtes à recruter motivés.

La preuve : le taux d'emploi (c'est-à-dire la proportion d'actifs qui travaillent) bat des records cette année (voir graphique). Il est même "plus élevé qu’avant crise et continue de progresser pour toutes les tranches d’âge fin 2021 et début 2022, en dépit de la nette augmentation du taux de démission." signale la Dares.

Les retours à l’emploi des démissionnaires semblent rapides malgré le niveau élevé des démissions : environ 8 démissionnaires de CDI sur 10 au second semestre 2021 sont en emploi dans les 6 mois qui suivent et cette proportion est stable par rapport à l’avant-crise sanitaire.
Dares

Dans le contexte actuel, la hausse du taux de démission apparaît donc comme normale, en lien avec la reprise suite à la crise du Covid-19. Elle n’est pas associée à un nombre inhabituel de retraits du marché du travail.

Car le « big quit » français n’est rien d’autre qu’une conséquence du « big manque de candidats » et du "big turnover" qui agite en ce moment le marché de l'emploi. Et dans un contexte où le rapport de force s’inverse, où les rares prétendants à un poste peuvent (parfois) édicter les règles (du moins quelques-unes), il est tentant d’aller voir ailleurs. Surtout quand les salaires y sont meilleurs, ce qui, par ces temps d’inflation en hausse et de pouvoir d’achat en baisse, est toujours bon à prendre. Et pour les chèvres et les chambres d’hôtes, les démissionnaires attendront des époques moins précaires.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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