Le documentaire « why do we even work ? » pose-t-il les bonnes questions ou relève-t-il du “Feelgood washing” ?

Sylvia Di Pasquale

Parler de l’entreprise, et du travail, de manière positive, c’est la gageure de Samuel Durand. Après avoir exploré le monde des freelances, il consacre son deuxième documentaire aux ressorts de la motivation chez les salariés. Il y donne la parole à des gens heureux qui expliquent face caméra ce qui les fait se lever le matin pour aller bosser. Un positivisme assumé qui peut aussi être détourné en “Feelgood washing”. Explications.

Dessin de Charles Monnier pour Cadremploi inspiré par le documentaire "Why do we even work"

Le documentaire « why do we even work ? » pose-t-il les bonnes questions ou relève-t-il du “Feelgood washing” ?
Dessin de Charles Monnier pour Cadremploi inspiré par le documentaire "Why do we even work"

Consacrer un documentaire entier au sens du travail est déjà en soit rarissime, mais lorsqu’un film montre le côté épanouissant du boulot, il en devient exceptionnel. C’est pourtant le propos de Samuel Durand et de son projet « Why do we even work ?» ( « Mais pourquoi donc travaillons-nous ? ») qui met en avant non pas les aspects sombres de l’entreprise, mais à l’inverse, les côtés positifs que le monde du travail apporte à ceux qui y sont salariés.

 

Un film militant

Pour y parvenir, Samuel Durand, accompagné de deux réalisateurs, Florent Vinouze et Guillaume Mougin, s’en sont allés faire un tour du globe pendant des mois. Des US au Portugal en passant par le Royaume-Uni, ils sont partis à la rencontre d’entreprises, de leurs patrons et de leurs salariés pour qui tout va bien, merci.

 

C’est un festival de sourires d’un bout à l’autre de la planète. Chez Saint-Gobain, on est ravis du travail du verre bien fait, chez Ben & Jerry’s, si on aime les glaces, on est surtout ravi de l’engagement sociétal de la boîte en faveur du black lives matter’s et chez les Parisiens d’Openclassroom, on est ravi de se voir offrir une prime si l’on prolonge ses congés. Le monde entier est ravi.

Avec tant de bonheur au boulot rassemblé, Samuel Durand se doutait bien qu’il allait affronter un procès en sorcellerie, ou plutôt en bisounourserie. Et ça n’a pas manqué : lors de l’avant-première de lancement du documentaire, une personne dans la salle a demandé :

Alors qu’on entend beaucoup parler de grande démission et de perte de sens, est-ce que vous n’êtes pas resté un peu trop dans un monde de Bisounours ? Avez-vous songé à élargir votre sujet au-delà de la motivation et de la quête de sens ?
Une question posée par une spectatrice lors de l'avant-première du documentaire

La réponse de Samuel est claire :

On ne voulait pas s'engager dans une critique du travail, il y a déjà assez de choses négatives au quotidien. On ne voulait pas pointer du doigt ce qui ne va pas mais plutôt mettre en lumière ce qui fonctionne bien.
Samuel Durand, lors de l'avant-première du documentaire

Samuel Durand ne veut pas ajouter sa pierre à la brutalité ambiante. Pourquoi pas.

 

De plus, le doc a pu voir le jour grâce au financement de cinq entreprises sponsors.

 

Et l’auteur-producteur a prévu de faire le tour des entreprises qui le souhaitent (pas seulement ses sponsors) pour projeter son film et discuter avec les salariés de la quête de sens au travail, du comment et du pourquoi de la mission de l’entreprise, de la responsabilité de chacun dans ses choix d’échanger un salaire contre un engagement, etc. Encore une fois, pourquoi pas.

 

Risque de récupération

 

Sauf que le jeune homme de 25 ans pourrait bien faire l'objet d’une récupération en mode « Feelgood Washing » de la part de boîtes qui trouveront dans une telle projection débat, une manière de se dédouaner. « Comment ça on ne s’engage pas pour le bien-être de nos salariés ? On les a laissés discuter pendant deux heures avec Samuel Durand, si c’est pas de l’engagement ça ! ».

Le risque : servir de caution à des boîtes peu scrupuleuses, trop contentes d’avoir trouvé un ambassadeur, jeune, positif et qui ne s’intéresse pas à ce qui ne va pas.

Pour équilibrer cette vieille problématique de traitement artistico-médiatique du travail, l’on peut également voir « La loi du marché » de Stéphane Brizé qui décrit, quand à lui, l’inverse, et une entreprise qui ressemble à un enfer sur terre. D’ailleurs, ce réalisateur intervient lui aussi dans les entreprises. Après avoir débattu de son film face aux DRH parisiens le mois dernier, il est invité le 7 avril prochain à débattre avec des DRH marseillais.

A la différence du film de Samuel Durand, le film de Stéphane Brizé n’est pas payé par les entreprises, mais en partie par les pouvoirs publics (via les subventions du CNC), et surtout par les spectateurs qui paient leur place dans une salle de cinéma. Deux modèles de financement très différents.

Où voir ce documentaire ?

Disponible sur les plateformes Spicee, Curiosity Stream et Vimeo.

« Work in Progress : Why do we even work ? », sortie le 19 mars 2022. Ecrit et produit par Samuel Durand, réalisé par Florent Vinouze et Guillaume Mougin (de l'agence vidéo KÖM).

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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