« On verra en septembre »

Publié le 08 juin 2020 Sylvia Di Pasquale

EDITORIAL – Dans les entreprises, sortie « progressive » du confinement rime avec langueur. Au grand dam des managers qui ne savent plus comment faire revenir leurs troupes malgré le respect des mesures sanitaires. Reviendra ? Reviendra pas ? A ce piège du flou, que devient l’esprit d’équipe ?
Dessin de Charles Monnier ©Cadremploi

Rien à faire. Impossible de les faire revenir malgré la fin du confinement. Près des deux tiers des télétravailleurs disent préférer rester chez eux plutôt que de revenir au bureau. Et les cadres ? Les cadres télétravaillent encore en majorité et ça leur va très bien merci.  Leur mot d’ordre ? « On verra en septembre ». C’est vrai quoi, il fait plutôt beau, les vacances c’est pour bientôt, alors en attendant, on bosse à la maison et on verra plus tard.

OK, le bureau d’avant avait des côtés bien sympa, on papotait avec les collègues autour d’un café, d’un pot du soir ou d’un déjeuner du midi. Le déjeuner ? Parlons-en : entre le couscous qui n’est ouvert que pour les plats à emporter et la terrasse ou il faut réserver aussi longtemps à l’avance que chez Thierry Marx, c’est pas gagné.

La machine à café ? On est tenu de venir avec son mug isoterme, car cette pestiférée est condamnée. C’est pas mieux à la cafét où il faut tellement s’y distancier que s’y retrouver n’a plus grand intérêt. Dans l’open space, les collègues sont à 4 mètres minimum, et équipés d’un masque. Alors si c’est pour hurler à son collègue qu’on sait, sûr de sûr, qu’Adrien a une histoire avec Léa, et que tout le monde entend, c’est niet. D’ailleurs on lui a déjà tout expliqué par Whatsapp au collègue, depuis chez soi et il est resté chez lui. 

 Avec ce déconfinement progressif, les dirigeants et leur codir ont peur qu’une forme de langueur ne s’installent, que la productivité ne dévisse et que la reprise ne soit remise aux calendes grecques. Ils pleurent à l’esprit d’équipe disparu.

Que sont la cohésion et la motivation devenues ?

Non mesdames et messieurs, le fameux esprit d’équipe n’a pas chopé le Covid. Et c’est ce bon vieux Kant qui vous le dit nous apprend Apoline Guillot sur l’inspiré site Philonomist. Mais oui, le philosophe allemand se souciait de management et de la bonne tenue des open space. Du moins a-t-il commis, en 1790, un ouvrage intitulé La critique de la faculté de juger. Dans son grimoire, il nous rappelle deux trois petits trucs à même de rassurer le cadre encadrant en plein désarroi, qui veut coûte que coûte avoir ses troupes sous la main. En l’occurrence, Emmanuel Kant nous explique que l’esprit d’équipe se moque bien du rassemblement physique. En gros, pour Manu, l’éloignement permet de s’arracher à la routine sociale, et redonne l’envie d’avoir envie de s’attacher au groupe. Mais librement cette fois et pas parce qu’on nous y oblige. 

tout de l'histoire de Léa et Adrien.

Peut être réalisera-t-on, une fois le confinement terminé, que cet esprit d'équipe qu'on s'efforçait tant de cultiver en temps normal à coup de babyfoot et de team building, ne pousse en fait qu'à l'état sauvage et dans l’adversité ?
Apoline Guillot, dans un article paru sur Philonomist "Esprit d'équipe es-tu là ?"

Alors, à la prochaine supplique du boss qui souhaite voir revenir tout le monde  au bureau munis de masques, gel, visières, gants et mug individuel, suffira de lui citer du Kant plutôt que de lui répéter "on verra en septembre" parce qu'il faut faire l’école à la maison, que les transports en commun sont trop dangereux pour le moment et que venir dans les locaux revient à télétravailler en pire.

Mais promis juré, dès que les restos sont ouverts comme avant, dès que la machine à café fonctionne et qu'on ne sera plus obligé de se causer par mégaphone, on abandonne Kant à ses chères études, on revient au bureau et on vous dit tout de l'histoire de Léa et Adrien.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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