Pourquoi les cadres sont désormais plus nombreux que les ouvriers en France ?

Sylvia Di Pasquale

C'est l'Insee qui l'a discrètement signalé le 18 mars dernier*. En 2020, le nombre de cadres a dépassé le nombre d’ouvriers. C'est une première et ce croisement de courbes mérite une minute d'attention. Car derrière deux petits chiffres anodins se cache toute une révolution en cours.

Dessin de Charles Monnier ©Cadremploi

Pourquoi les cadres sont désormais plus nombreux que les ouvriers en France ?
Dessin de Charles Monnier ©Cadremploi

La toute récente révélation par l’Insee* que l’Hexagone compte plus de cadres que d’ouvriers n’est pas forcément une bonne nouvelle. Ainsi le taux de cols blancs (20,4%), a dépassé pour la première fois, celui des cols bleus (19,2%). On se dit que youpi, le reskilling est commencé ! Les bas salaires et les basses qualifications au feu, la pauvreté et la précarisation au milieu, puisque les gens sont de plus en plus riches et diplômés.

Signe d'une désindustrialisation de la France

Sauf qu'il s'agit plutôt d'un constat d’échec. Car la baisse du nombre d’ouvriers s'explique avant tout par la désindustrialisation de la France. En 1982, les ouvriers représentaient 30% de la population active. En moins de quarante ans, leur nombre a baissé de plus de 10%. Les usines ont disparu dans l’Hexagone plus qu’ailleurs puisque chez nous l’industrie ne représente que 12 points de PIB alors qu’elle compte pour 20,4% dans celui de l’Allemagne.

Signe d'une féminisation du statut cadre

Les ouvriers au chômage ? Les statistiques de l’Institut ne les prennent pas en compte. Mais peut-être que, mieux formés, ils sont devenus cadres ? Non plus. Si le nombre de cols blancs a presque triplé, passant, de la même période à aujourd’hui, de 7,8% à 20,4%, c’est pour une bonne et une très mauvaise raison. La bonne ? L’accès accru des femmes à ce statut, même si la différence de salaires reste une réalité par rapport à leurs homologues masculins.  

Signe d'un déclassement du statut cadre

La mauvaise nouvelle, et la mauvaise raison de ce boom des cadres, est contenue dans le statut même du col blanc. Car il est bien arrangeant pour un employeur de le décerner à un salarié. Ce dernier en sera satisfait, pour de vils motifs de gloriole, certes, mais aussi pour une bonne raison de retraite gratifiée. Pour le reste, c’est l’entreprise qui profitera de cette nomination, puisque le forfait jour, inclus dans le statut, permet de contourner allègrement les 35 heures et ses lourdes contraintes. Le nouveau cadre ainsi désigné n’encadre personne ? Qu’à cela ne tienne, les cols blancs non encadrants sont de plus en plus nombreux, et, à l’inverse, les non cadres qui encadrent, aussi.

Décidément, ce croisement des courbes des cadres et des ouvriers révélées par l’Insee n’est une bonne nouvelle pour personne : ni pour les premiers, ni pour les seconds. Car les ouvriers sont aujourd’hui remplacés par les employés, ces cols bleus du tertiaire, qui sont désormais majoritaires. Et les cols blancs ont vu leur statut galvaudé, histoire de contourner un code du travail étriqué.

Signe d'une robotisation à marche lente

Il y a peut-être une autre explication. Et elle vient de l’époque et de ces incroyables mutations technologiques. On l’a dit, les usines disparaissent de nos paysages. Et même dans celles qui subsisteront ou se réimplanteront, il n’y aura plus beaucoup de place pour les ouvriers puisque la robotisation est en route. Que faut-il pour gérer et contrôler un robot ? Un expert plutôt autonome et responsable. Tiens, c’est pile poil la définition donnée par les partenaires sociaux l’an passé lorsqu’ils ont, enfin, précisé ce que devait être un cadre. Ce seront eux les "ouvriers" de demain.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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