CV en Tok

Sylvia Di Pasquale

Le réseau TikTok teste un format de CV vidéo, pour le moment seulement aux Etats-Unis. Très populaire chez les jeunes, le site chinois leur suggère de se filmer au naturel afin de postuler à des offres d’emploi. J’ai cliqué sur la démo de ces selfies et aussi sur les profils qui se sont filmés. Sans surprise, j’y ai vu des Narcisses des temps modernes mais peu importe mon avis. J'ai simplement repensé à tous ces DRH qui parlent « humilité » ou « modestie » en tant que qualité décisive chez un candidat. Le poids des mots, le choc des videos.

Dessin de Charles Monnier ©Cadremploi

CV en Tok
Dessin de Charles Monnier ©Cadremploi

Tous les réseaux sociaux s’y collent. En glissant ses pas dans les pas de Linkedin, Facebook a créé JobSearch et TikTok ne pouvait rester les bras croisés du haut de son podium de vidéos rigolotes. Voilà donc qu’aux US, le hashtag #TiktokResumes a vu le jour.

« Find your next job »

 « Resume » étant le terme anglais pour désigner notre CV, le titre est clair : on est là pour trouver un job, au travers d’un selfie video, credo de la maison chinoise. L’idée, en test depuis mercredi dernier aux Etats-Unis, s’appuie sur la tendance très actuelle de l’immédiateté revendiquée, de ce « tout, tout de suite » en vogue qui devait forcément finir pas s’appliquer à la recherche d’emploi.

En y ajoutant la facilité d’usage, puisqu’une présentation en selfie de sa petite personne devant son téléphone va beaucoup plus vite qu’un long CV écrit et longuement soupesé, on obtient un cocktail censé vous trouver du boulot.

Postulez comme vous êtes

Un exemple pris au hasard dans la newsroom du réseau : Christian cherche un poste de Product manager. Il s’en explique dans une courte vidéo où il y montre son meilleur profil de candidat idéal :  

@coop.cm

Tiktok do your thing! Check out ➡️ #TikTokResumes #TikTokPartner #productmanagment #jobsearch #graduated

♬ original sound - Christian 🚀

Et quand on clique justement sur le petit bouton rouge en haut à droite qui incite à consulter le profil du candidat, on découvre d’autres vidéos, où Christian se met littéralement à nu :

@coop.cm

Week 1, should I do daily ? ##75hard ##75hardchallenge ##gymtiktok ##gym ##chest ##chestday

♬ Beggin' - Måneskin

Humilité vs narcissisme

En face de ces « fast » candidats, comment vont réagir les recruteurs ? Lesquels seront fans du narcissisme, et de la valorisation personnelle absolue qui font le sel, et le principal attrait, de ce réseau ?

Prenez les DRH que nous interrogeons régulièrement. A la question "quel est le défaut que vous préférez chez l'autre", voici quelques-unes de leurs réponses :

Le défaut que je préfère chez l'autre ? Le manque de confiance en soi. Ça me touche toujours, surtout en entretien. C’est soit de l’humilité, soit un syndrome de l’imposteur.
Héléna Djen, DRH d’AOS
Le défaut que je préfère chez les autres ? Une forme d’abnégation. J’aime bien les gens qui retiennent leurs sentiments. C’est un défaut à notre époque car vous risquez de passer pour un incapable émotionnel. Mais je sais le reconnaitre et le respecter.
Laurent Choain, DRH de Mazars
Le défaut que je préfère chez l'autre ? Le doute. C’est touchant et rassurant. Ceux qui n’ont pas de certitudes sont davantage capables de se remettre en question. Les gens toujours sûrs d’avoir raison, on ne les recrute pas chez nous, ou s’ils passent à travers les mailles, ils ne restent pas.
Marc-Henri Bernard, DRH Groupe Rémy Cointreau

Pierre-Henri Havrin est d'accord avec eux. Pour ce DRH de la néo banque Nickel qui a 400 postes à pourvoir , le défaut préféré qu’il apprécie chez ceux qu’il recrute, c’est aussi le manque de confiance en soi. Cette humilité, qui est une forme de justesse et de vérité, il ne la confond pas avec la modestie, qui est plutôt de l’ordre de la convention sociale et du paravent qui cache, au choix, un énorme complexe de supériorité, ou une véritable infériorité.

Le manque de confiance en soi est une forme d’intelligence. Ça fait partie de notre culture : l’humilité est une valeur que l’on respecte, au sens où elle exprime une vérité de soi. J’ai la chance de côtoyer des gens très intelligents, notamment des ingénieurs de grandes écoles qui sont souvent réservés, et ne montrent pas une énorme confiance en eux. Pour moi, c’est un signe de profondeur. Chez nous, le manque de confiance et la modestie n’est pas rédhibitoire. C’est la preuve qu’on perçoit ses propres insuffisances et j’y vois une capacité d’introspection et de remise en cause vertueuse.
Pierre-Henri Havrin, DRH de Nickel

Choc de générations ou choc de valeurs ?

Évidemment, demander d’en passer par le bon vieux et humble CV fleure sa réflexion de boomer, et nul doute que nombre de jobs vont trouver preneurs grâce à une vidéo de trente seconde réussie. Des recruteurs à la recherche de profils peu qualifiés et qui surtout, ont besoin de miser sur l’apparence (par exemple le retail qui cherche à recruter des influenceurs, cf la campagne Courir), feront leur marché sur le réseau. Et les autres ? 

La génération biberonnée à ces plateformes et habituée à ce narcissisme visuel est en train d’entrer sur le marché du travail, côté candidats mais aussi coté recruteurs. Combien d'entre eux soutiendront ce mélange vie privée/vie pro qui entrera dans l'ADN du réseau si le #TikTokResumes passe le test ? Ne pas en vouloir aux candidats qui en passent par là, est une chose, mais encourager le business du blurring en est une autre. L'évolution des mœurs dictée par une plateforme chinoise, épisode 1. On attend la suite.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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