Transclasses en entreprise : l’ultime tabou ?

Sylvia Di Pasquale

EDITO – Toutes les discriminations sont aujourd’hui prises en compte par l’entreprise. Toutes ? Pas tout à fait car la discrimination sociale, qui touche les enfants de cols bleus devenus cols blancs, n’est que très rarement incluse dans les politiques d’inclusion. Un déni qui a des conséquences.

Le tranclasse désigne celui qui brise les murailles établies en passant d'une classe sociale à l'autre. Dessin original de Charles Monnier ©Cadremploi

Transclasses en entreprise : l’ultime tabou ?
Le tranclasse désigne celui qui brise les murailles établies en passant d'une classe sociale à l'autre. Dessin original de Charles Monnier ©Cadremploi

Les discriminations, c’est leur bête noire. Jamais les entreprises ne se sont autant targué d’inclure tout le monde, en ouvrant les bras à toutes les différences. Un accueil tout azimut, même s’il n’est parfois que de façade, envers des populations bien identifiées, de par leur couleur de peau, leur handicap, leur genre ou leur orientation sexuelle. Et s’il restait un territoire de l’inclusion toujours inexploré, car moins visible (quoique) ? 

 

Invisibles transclasses

Ces ignorés de l’entreprise, ce sont les transclasses. Les quoi ? Le terme désigne ceux qui sont passés d’une classe sociale à une autre. Pour la plupart, ils ont quitté un milieu populaire, ou la classe moyenne inférieure, pour rejoindre les gradins du dessus, et le statut de CSP+ qui va avec. Le phénomène est loin d’être nouveau, et le mot qui permet de les nommer date de 2014, l’année où la philosophe Chantal Jaquet l’a étudié et théorisé dans un ouvrage intitulé Les transclasses ou la non-reproduction (éd. PUF).

6 livres sur les transclasses cette année

Les années, les #metoo, et d’autres luttes pour l’égalité ont occulté l’intuition initiale de cette universitaire et voilà qu’elle ressurgit sous des formes diverses et livresques. Pas moins de six bouquins en 2021 –  romans, essais ou autobiographies.*

Ils placent le phénomène des transclasses au centre d’un débat médiatique et intellectuel qui épargne, pour le moment, le lieu principal où il devrait avoir toute sa place : l’entreprise. 

 

Derrière le mythe du self made man

Pas en racontant une fois de plus la légende à l’américaine des self made men que la disparition récente de Bernard Tapie a remis au goût du jour. Car le mythe de l’autodidacte winner a desservi la cause plus qu’il ne l’a aidée. A quoi bon se pencher et accompagner les transclasses au sein de l’entreprise puisqu’ils ont parfaitement réussi à franchir les obstacles avant d’arriver jusqu’à elle ? Les codes de leur nouvelle classe sociale ? Ils les ont largement digérés puisqu’ils sont aujourd’hui des cols blancs et ont échappé au col bleu que leurs parents portaient. Et puis, après tout, si le dimanche venu, ils sacrifient aux rites de leur enfance, au déjeuner dominical chez papa et maman devant la télé et après le PMU, ça les regarde, c’est leur vie privée, c’est pas les affaires de la RH.

Le difficile n'est pas de monter, mais, en montant, de rester soi
Jules Michelet

 

Identifier les transclasses pour ne pas les discriminer

C’est un peu simple et un peu rapide. Comme si d’autres discriminés avaient réglé l’intégralité de leurs problèmes une fois au sein de la boîte. Comme si tous et toutes les homosexuels(les) avaient fait leur coming out et assumaient parfaitement leur sexualité avant d’avoir signé leur contrat de travail. Le problème des transclasses se situe en amont, du côté d’une jeunesse en pleine mutation sociale, avant que les codes ne soient acquis, à l’école, bien sûr, et surtout dans les grandes écoles, mais aussi lors de leur entrée dans la vie active.

 

Un ultime tabou à lever

C’est à ce moment-là que les entreprises, et leurs recruteurs ont un rôle à jouer. En comprenant cette dissonance qui existe toujours entre les codes culturels des uns et des autres, en appréhendant ce manque d’assurance qui peut exister, en comprenant les difficultés de ces candidats particuliers. 

Mais l’école n’a-t-elle pas déjà fait le boulot ? Pas vraiment, comme le démontre une enquète Pisa parue il y a deux ans déjà, la France et son système éducatif sont les cancres de l’OCDE en matière d’égalité sociale. Un problème qui n’a pu que s’accentuer avec la crise sanitaire. Comme l’explique la sociologue Rose-Marie Lagrave, auteure elle aussi d’un livre* sur la question des transclasses, « il n’y a pas d’ascenseur social, les transfuges de classe prennent l’escalier de service ». Et si les entreprises pouvaient leur fournir un badge qui commande l’ascenseur, les jeunes transclasses s’en trouveraient mieux lotis, et les entreprises aussi.

 

Bon pour la marque employeur

Mais pourquoi diable les boîtes devraient elles jouer ce rôle d’assistants sociaux ? Pourquoi devraient-elles supplanter aux carences de l’école ? Car c’est dans son intérêt. Par ces temps de pénurie de candidats, elles passent à côté de pépites, faute de les détecter. La diversité a des vertus pour le business qu’il n’est plus besoin de démontrer (on l’espère). Mc Donald l’a parfaitement compris, avec son message, et sa marque employeur « venez comme vous êtes ». C’est du pur marketing ? Certes, mais quand il sert les intérêts de tous, c’est du bon marketing. 

Les livres 2021 sur les transclasses

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Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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