Un film peut-il déclencher un #MeToo des cadres ?

Sylvia Di Pasquale

Beaucoup sont touchés, mais peu d’entre eux en parlent. Dans son dernier long-métrage, le réalisateur Stéphane Brizé raconte l’histoire d’un cadre face à un dilemme : mettre en place un nouveau plan de licenciement dans une entreprise qui va bien, ou renoncer et rester fidèle à ses convictions. Sans forcément vivre cet extrême, les cols blancs sont souvent confrontés à des pressions et à des injonctions contradictoires qu’une pudeur naturelle liée à leur position dite « privilégiée » les empêche de verbaliser. Un film peut-il les y aider ? Et quelle vertu cette libération de la parole peut-elle avoir sur cette catégorie de salariés habituée à se taire ?

Un personnage s'échappe d'une cage à oiseau et des bulles de paroles envahissent l'espace. Avec Une autre monde, assistera-t-on à une libération de la parole des cadres ? Illustration originale de Charles Monnier.

Un film peut-il déclencher un #MeToo des cadres ?
Un personnage s'échappe d'une cage à oiseau et des bulles de paroles envahissent l'espace. Avec Une autre monde, assistera-t-on à une libération de la parole des cadres ? Illustration originale de Charles Monnier.

Ça nous a intrigué. Pourquoi un réalisateur comme Stéphane Brizé, habitué à croquer des victimes, en bas de l’échelle, qu’ils soient vigile (La loi du marché) ou syndicaliste (En guerre) a-t-il souhaité observer ceux- là même qui prennent les décisions dont pâtissent les plus fragiles ?

Des cadres fragilisés

« Après avoir regardé les plus fragiles, ceux qui subissent, j’ai voulu tourner ma caméra vers ceux qui portent ces injonctions » explique le réalisateur dans l’interview qu’il nous a accordée pour l'émission #JobDilemme :

Force est de constater que ces cadres dirigeants ont aussi des fragilités. Philippe Lemesle (joué par Vincent Lindon) dirige l’unité de production française d’un grand groupe américain. On ne lui demande plus de réfléchir mais d'exécuter les ordres, et lorsque ça coince, il se dit que c’est de sa faute, et non celle de l’organisation de l’entreprise qui lui en demande trop. Trop de performances, trop de rentabilité et, pour finir, trop de licenciements. Jusqu’au moment où le cadre ne supporte plus ces « trop ».

Je ne suis pas un procureur de l’entreprise. Mais j’essaie de mettre en lumière un angle mort de notre société. J’entends les difficultés des cadres à porter ces injonctions. Je cherche à sortir d’une opposition de classe – gentils ouvriers vs méchants cadres – pour interroger un problème systémique.
Stéphane Brizé

Combien sont-ils à ne plus vouloir subir eux aussi dans la vraie vie ? Impossible de le dire précisément, même si les études régulières pointent le problème. Mais le « malaise des cadres » est devenue une litanie tellement galvaudée que plus personne n’y prête vraiment attention.  Et pourtant.

Le silence sinon la porte

Si les cols blancs se taisent c’est parce que leur malaise se heurte généralement à l’incompréhension du plus grand nombre. Ils prévoient les réactions de leur éventuelle prise de parole, le « souci de riches » qu’on risque de leur renvoyer à la première occasion. Mais pas seulement. Ils sont formés pour être forts, pour être des rocs, depuis l’école d’excellence qu’ils ont faite après le bac, jusqu’à leurs expériences professionnelles qui les ont menés à leur poste actuel.

Alors, le film de Stéphane Brizé peut avoir cette utilité, au-delà de ses nombreuses autres qualités : se transformer trivialement en poignée de porte. Celle qui permettra aux cadres en souffrance, aux prises avec des dilemmes éthiques  – tels que ceux que le film montre mais aussi bien d’autres – d’ouvrir la porte, de libérer une parole trop longtemps tue.

Un film cathartique ?

Un #Metoo des cadres ? Le réalisateur aux neuf longs-métrages en serait fier.

Quand on fait des films, on espère toujours que les gens s’en emparent.
Stéphane Brizé, réalisateur d'Un autre monde

Alors pour s’en emparer, il faut commencer à pousser la porte d’un cinéma –  seul, entre amis ou carrément entre collègues –, dès ce mercredi 16 février, pour aller voir Un autre monde.

Extrait d'interview de Stéphane Brizé : "Est-ce que vous n'espérez pas déclencher un #MeToo chez les cadres ?

Et après ?

L’excès de loyauté, le défaut d’alliés, la peur du déclassement et les raisons économiques sont les principales raisons qui entravent la parole des cadres, expliquaient à Cadremploi quatre spécialistes du monde du travail aux spécialités qui se complètent. La société a-t-elle quelque chose à gagner à entendre la parole de cette catégorie de salariés qui, après avoir été le bras armé d'un système, souhaitent dénoncer ses dérives ?

C'est la conviction du réalisateur d'un Autre monde " Pour son bon fonctionnement, ce n'est dans l'intérêt d'aucune entreprise de laisser perdurer un système où les salariés, quel que soit leur niveau hiérarchique, vont travailler la boule au ventre."

Et Laurent Choain, lui même dirigeant aux multiples expériences dans différents secteurs, aujourd'hui DRH groupe de Mazars, d'ajouter : « De nombreuses études ont démontré que les collègues sont un élément fondamental de la sérénité psychologique des salariés, davantage que le "chef" lui-même". C'est pour cette raison qu'il faut faire attention à cette notion de "#MeToo : elle est apparemment sympathique mais il faut s'en méfier »

Il propose de lancer un #NOTME des cadres :

Le débat ne fait que commencer. Nous avons hâte de vous lire.

Sylvia Di Pasquale
Sylvia Di Pasquale

Je suis rédactrice en chef de Cadremploi depuis 2006, en charge de la rubrique actualités du site. Je couvre des sujets sur la mutation des métiers, l'évolution des rapports recruteurs/recrutés, les nouvelles pratiques managériales ou les avancées de la parité. A la fois sous forme de textes, d'émissions video, de podcasts ou d'animation de débats IRL.

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