Le CV scientifiquement décrypté

Sylvie Laidet

Le CV idéal, le chercheur Patrick Scharnitzky, professeur associé à l’ESCP-EAP, planche sur la question depuis un an. Après près de 900 CV compilés et passés au crible de la science, il nous explique pourquoi, selon lui, les CV actuels sont discriminants, imparfaits, et ce qu’il faudrait faire pour que ça change. Soit ce qu’il appelle un… curriculum laboris.

Un an d’étude, près de 900 CV examinés…  Patrick Scharnitzky, docteur et maître de conférence en psychologie sociale, professeur affilié à l’ESCP Europe et consultant chez Valeurs & Développement a dévoilé, mardi 13 mars à Paris, les résultats de l’enquête « Le CV, acteur de la discrimination », qu’il a réalisé avec son équipe de recherche. Bilan: les candidats donnent la meilleure place aux infos perso, tout en haut du CV. Mais surtout, ce dernier induit des biais de perception chez le recruteur, qui nuisent à l’exactitude de son évaluation et qui facilite un recours potentiel à la discrimination. Démonstration.

14% d’infos perso dans un CV

C’est que l’on appelle un « metastéréotype ». Par exemple, les femmes évoquent moins d’informations personnelles que les hommes, les seniors mentionnent moins souvent leur âge… Au final, les candidats les plus stigmatisés essaient de dissimuler les éléments de leur stigmate. « Ces stratégies sur le CV induisent un jeu de dupe dans lequel le candidat et le recruteur se « rencontrent » à travers des informations et des attentes partielles et/ou biaisées. De fait, l’évaluation se fait sur une base non objective des compétences du candidat », argumente Patrick Scharnitzky.

Sur les plus de 70 informations que comportent un CV, plus de 14% sont des données d’ordre personnel. Par exemple, 76% des candidats indiquent leur âge, 60% la pratique d’un sport et 46% leur statut marital. « Ces informations n’ont rien à voir avec les compétences mais, en outre, elles sont dans la grande majorité (92%) présentes dès les premières lignes du CV. Cela induit potentiellement des stéréotypes qui biaisent les informations suivantes qui sont pourtant les plus importantes pour l’évaluation du candidat », commente-t-il.

Des CV en mal de compétences

Les compétences, elles, sont mal présentées voire absentes du CV. « Si les candidats mettent l’accent sur leur formation et leur expérience, ils ne sont que 14% à mentionner des compétences comportementales », décompte-t-il. Autrement dit leur savoir-être. Près d’un CV sur trois n’a pas de titre. En ne mettant pas l’accent sur les compétences du candidat, il est fort à parier que le CV ne soit pas en adéquation avec les attentes de l’entreprise sollicitée.

Enfin, le niveau de formation est en France, un élément essentiel du recrutement. Ce critère devrait donc permettre de distinguer de façon fiable les candidats. « Or, sur les 900 candidats étudiés, 68% ont un niveau Bac+ 3 à bac+5. Cela signifie que ce critère devient « non discriminant », tant les candidats sont homogènes à ce niveau », avance Patrick Scharnitzky.

Un curriculum laboris

La solution : un CV anonyme ? Non, cette fausse bonne idée est quasi morte et enterrée car les candidats « anonymes » étaient encore moins convoqués aux entretiens que les autres. Plutôt qu’un curriculum vitae, Patrick Scharnitzky et son équipe préconisent un « curriculum laboris ».

Soit un CV qui débute par un titre professionnel (ou celui du poste visé), suivi des compétences professionnelles, puis d’un paragraphe sur l’expérience professionnelle. « Il s’agit là pour le candidat de démontrer ce qu’il vient d’affirmer dans le précédent passage sur les compétences », insiste-t-il. Viennent ensuite la formation et enfin les informations personnelles. « Le nom, le prénom, l’email éventuellement le téléphone mais pas l’adresse postale et les centres d’intérêts personnelles », conclut-il. Tout l’inverse du CV anonyme car là, on n’est pas dans le déni de soi.

Sylvie Laidet © Cadremploi.fr

Sylvie Laidet
Sylvie Laidet

Au quotidien, Sylvie Laidet, journaliste indépendante, réalise des enquêtes, des portraits, des reportages, des podcasts... sur la vie des salariés en entreprise. Égalité femmes-hommes, diversité, management, inclusion, innovation font partie de ses sujets de prédilection.

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