Chasseur de têtes, un vrai métier d'acteur

Publié le 20 juin 2011 Marie La Fragette

Etre chasseur de têtes ne s'improvise pas. Il faut un réel talent d'acteur pour dénicher les bons candidats. Marie La Fragette nous en fait la démonstration.

Le chasseur a des techniques de sioux pour arriver sur la bonne ligne directe.

Avec les bases en ligne, les réseaux sociaux et visage-livre, comme disent maintenant les journalistes à la radio, on a déjà une petite cour de jeu sympathique. Tout est dans le doigté du bon mot clé. On s'amuse à débusquer par la magie des recherches booléennes, l'expression « terme précis » qui fera ressortir les perles du web. C'est tout un art de trouver comment les gens que l'on cherche vont vouloir se présenter. Si je cherche un comptable intérimaire, je vais taper « daf en management de transition, » et tout de suite, ça va être plus productif. Parce que le candidat se fait toujours un tout petit peu plus intelligent qu'il ne l'est.

Mais tout le monde n'est pas sur visage livre et les organigrammes complets des boîtes sont denrées rares, même à l'heure du 2.0. Alors, on est souvent obligés de passer à la vitesse supérieure en termes de traque. L'authentique chasse. Celle des vrais de la vieille. On troque le reflet de nos écrans pour endosser des costumes à la Mad Men le temps d'un brain storming. Parce qu'un chasseur sachant chasser monte des scénarii de chasse.

Et on se met en rond pour inventer des techniques d'approche des plus courantes aux plus farfelues. On se teste : « On dirait que j'étais Anne, stagiaire à l'Usine Nouvelle et que je voulais parler spécifiquement au chef de produit réacteurs triphasées pour l'interviewer dans le cadre de mon rapport de stage ». On cherche la crédibilité, mais on ne va pas quand même peaufiner le personnage On ne se demande pas par exemple, pourquoi, Anne, si elle est stagiaire à l'Usine Nouvelle -donc potentiellement journaliste- devrait sortir un mémoire sur les réacteurs. Parce que si c'est un stage de communication, elle n'a qu'à parler au service com et si c'est un ingénieur, alors, elle n'a rien à faire en stage à l'Usine Nouvelle. Mais passons, ça marche comme ça. On peut appeler ce type de scénario les séries B de la chasse de tête.

Mais oui, parce qu'il existe aussi des films d'auteur avec des tuyaux si travaillés que le chasseur pourrait prétendre à l'oscar. On peut prendre un accent tellement poussé que le type au bout du fil réquisitionne tous ses neurones sur la compréhension et oublie la confidentialité pour faire avancer la conversation (parce qu'il a autre chose à faire, quand même que de baragouiner avec un finnois). On peut verser dans la comédie romantique en disant qu'on est une américaine amie d'enfance de passage à Paris et que si on a pas immédiatement la ligne directe de Monsieur Duchemin, on ne pourra plus jamais le voir avant de repartir à New-York. Certains, osent la tragédie en simulant d'une voix angoissée une urgence tout en restant dans le flou pour ne pas paniquer inutilement le candidat. Il risque d'être moins réceptif à notre appel s'il a cru qu'on était le Samu en train de réanimer sa vieille maman en pleine crise cardiaque.

Il y a sinon l'anti scénario. Il consiste à prendre l'air le plus détaché et sûr de soi possible pour demander une info au standard. Si vous donnez l'impression que vous êtes légitime de la demander, il y a des chances qu'on vous la donne sans broncher. Ou la mise en abîme, vous faites croire que vous êtes un chasseur de tête qui veut prendre des références sur un ancien collaborateur.

Il existe des tas de combines pour décrocher un nom. Entre nous, ma favorite ? Le call center avec une chargée d'étude bornée qui a besoin de son info pour remplir sa petite case sinon elle va se faire remonter les bretelles par son chef. Avec une voix bien mécanique. Voire niaise. On sent la tension du collaborateur qui essaie de ne pas rire et s'entraîne à retenir nos arguments pour avoir une bonne histoire à raconter à la cafette. Et il lâche l'info partagé entre la pitié et l'amusement.

Oui, parce que si un candidat qui veut se faire chasser fait tout pour sembler un peu plus intelligent, un chasseur qui veut chasser a tout intérêt, lui à paraître bien plus bête qu'il ne l'est...

* A propos de Marie La Fragette

Marie La Fragette, 27 ans, travaille dans un cabinet de conseil en recrutement. Elle est l'auteur de pièces de théâtre et de « Chasse de tête » qui a obtenu le prix du Roman Femme Actuelle.

Marie La Fragette
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